Roman histoire vécue – « Le fils adoptif d'un parrain de la mafia. Le fils naturel du comte de Monchavet. Un destin hors

du commun – Ce roman a été donné à l'association nationale des chômeurs et des démunis. Vous pouvez faire un don à cette association. Don déductible de vos impôts. Adresse mail associationanc@orange.fr


Norbert a écrit l'histoire de sa vie sur des cahiers d'écoliers. Rien a été modifié.


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Norbert, fils biologique d'un comte, naît en 1944, il connaît une enfance misérable dans un petit

village près du château de son père biologique. En 1964 il est adopté par un parrain de la mafia. Gino Contini , un sicilien. Élevé par sa vraie mère et par un père violent qui ne

l'aime pas, cela créé un grand manque d'affection chez Norbert qui se réfugie dans des rêves qui

perturbent sa jeune vie d'enfant.

Tous les jeudis après midi Norbert et le comte de Monchavet marchent main dans la main dans les

allées du château. Le comte ne peut lui avouer qu'il est son vrai père. Dans ses rêves Norbert pense

que le comte est son vrai père. Ses rêves ne pouvant pas devenir réalité, Norbert a un comportement

de sournois et de petit voyou dans son village.

Un jeudi après midi la cuisinière du château lui dévoile un grand secret, elle lui avoue qu'il est le fils

du comte, Norbert fou de rage s'enfuit dans la forêt. Ce secret ne change rien car le comte ne peut

lui avouer qu'il est son vrai père.

Norbert doit attendre dans sa quatorzième année pour qu'enfin le comte lui avoue qu'il est son fils. Il

lui avoue ce secret car le père qui l'a élevé est décédé. Norbert ne profite pas longtemps de l'affection

du comte de Monchavet, car il meurt d'une crise cardiaque quelques jours après lui avoir avoué qu'il

est son vrai père. Sa mère foudroyée par la mort de l'homme qu'elle aime, elle rejette son fils. Norbert

doit aller travailler chez son oncle qui est producteur de fraises.

Dans la ferme de son oncle il rencontre son premier amour, la jeune Françoise. Frustré de ne pouvoir

être le jeune comte de Monchavet, il décide de partir à l'aventure pour s'offrir un autre destin. Il va

dans une ville où il devient apprenti boulanger, maçon. Il rencontre Josiane son deuxième amour, elle

lui fait connaître des voyous, des blousons noirs. Il devient chef d'une petite bande de jeunes, voleurs

de voitures.

Un jour il se fait arrêter et tombe sur un commissaire de police qui n'est autre que le père d'un de ses

anciens camarades de classe avec qui il avait l'habitude de se battre. Il suit néanmoins ses conseils et

se laisse porter sous son aile protectrice. Norbert prend de nouvelles résolutions afin d'orienter sa vie

vers un vrai métier et fait des études pour en ressortir diplômé d'un CAP de plomberie.

Il se trouve un travail dans Paris ainsi qu'un logement dans une chambre de bonne, il rencontre

Elodie, son troisième grand amour et fille de la concierge qui lui présente un groupe d'amis étudiants

anarchistes et révolutionnaires. Malheureusement ses nouveaux amis le font boire et l'engagent dans

la drogue. Norbert se retrouve dans un hôpital, une consommation abusive d'alcool et de drogue le

rende malade.

Norbert quitte Paris , ses rêves l'engagent vers la mer, il se retrouve à Menton. Dans cette ville des

policiers le trouve dans un léger coma et ils le conduisent à l'hôpital. Un médecin de l'hôpital l'envoie

à l'hôpital psychiatrique de Nice. Ne comprenant pas trop bien son affectation dans un hôpital

psychiatrique, il se montre un peu brutal envers le personnel soignant.

Il rencontre Tonia, une belle jeune femme brune de dix huit ans, elle est magnifique avec ses yeux

légèrement bridés. Tonia lui apprend qu'elle est la fille du prince Alexandre Anatolièvna Antipova. Son

père est un homme d'affaire qui travaille pour la mafia, il a été colonel dans l'armée rouge.

Le prince Alexandre l'invite à vivre chez lui, dans sa villa prés de Sospel. Norbert est beaucoup aimé

dans cette famille, Tonia devient sa fiancée. Après quelques mois passés dans cette famille, Norbert

perd la mémoire et s'enfuit. Il se retrouve à San Remo sur une place où il rencontre Lisa. Son père

est saltimbanque, il chante et fait des numéros de cirque avec ses deux enfants pour gagner sa vie.

La jeune Lisa éprise du jeune Norbert qui est très beau, veut qu'il devienne son fiancé. Norbert sent

que quelque chose ne va pas dans sa vie et il refuse de s'engager dans cet amour. Sa mémoire lui

revient très lentement, il voit des images de sa belle Tonia qui lui apparaît le jour et la nuit. Lisa est

perturbée par ses rêves et son père demande à Norbert de partir.

Norbert part pour Marseille où il rencontre Nicole une prostituée, elle lui demande de devenir son

protecteur en attendant que son julo sorte de prison. Il retrouve la mémoire et retourne vivre dans sa

famille à Sospel. Tonia le retrouve après avoir été très malade de cette séparation, ensemble ils vivent

un grand amour, ils inventent la planète Antoniares pour s'engager dans un amour éternel.

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Chapitre 1 " Norbert - De l'enfance à l'adolescence".

Chapitre 2 La prison, l'asile.

Chapitre 3 - Une nouvelle famille

Chapitre 4 - Le départ, le Néant.

Chapitre 5 - Papa Alexandre

Chapitre 6 (retour à la vie normale)

Chapitre 7 (dans les jardins de l'enfer)

Chapitre 8 (mon ami Norbert)



Chapitre 1 – Norbert « de l'enfance à l'adolescence". "page 1 "


Comme tous les jeudis après-midi, le Comte de Monchavet m'attendait à la grille d'entrée de son

château. Nous partions ensemble pour une très longue promenade à travers champs et forêts. En

cette année, mai 1953, je venais d'avoir huit ans, et un événement très important allait bouleverser

ma triste vie.


De mes parents, je ne reçus jamais ni amour ni affection. Je n'avais que huit ans, mais il me semblait

souvent que j'étais bien plus âgé. Personne dans ce monde ne peut choisir sa famille, ni le milieu

dans lequel il sera amené à passer son existence. Je vécus les quatorze premières années de ma vie

comme un cauchemar. Je suis né en 1944, dans une petite ville proche de Paris, après cinq frères et

soeurs.


J'étais un fardeau pour ma mère, c'était une femme accablée de travail et d'enfants.

Le mari de ma mère n'était qu'un pauvre homme, un de ces ouvriers désoeuvrés qui méprisait la

société dans laquelle il vivait si misérablement, sans l'espoir de voir un jour changer sa situation.

J'ai grandi au milieu d'eux, dans un petit village perdu dans la grande campagne, entouré de champs,

de cultures et de petites forêts de chênes, de bouleaux et de

châtaigniers.


Page 2. Chapitre 1


Dans ce magnifique environnement, mon enfance ne fut pour moi que misère et désolation. Un

bourgeois du village louait à mes parents une maison, sale, dégoûtante d'humidité, sans aucun

confort, pas même l'eau courante, que nous devions aller chercher au lavoir municipal, là où des

femmes lavaient leur linge.

Pourtant, dans ce même lieu, un être humain m' aimait. Il y avait pour moi un lieu presque magique

près de chez moi, et c'était la demeure du comte de Monchavet. Dans mon village, on l'appelait "le

château des Trois fontaines". Le comte m'emmenait régulièrement visiter son immense domaine,

mais il ne me parlait que rarement. Je sentait que le comte me cachait quelque chose d'important.


Fréquemment, j'avais l'impression que le châtelain désirait me confier un lourd secret qui le faisait

souffrir. Ma main fortement serrée dans la sienne, cela représentait pour moi des montagnes

d'affection. J'aimais regarder son beau et noble visage d'un homme ayant atteint la cinquantaine,

mais qui n'était pas usé comme celui de tous les gens que je connaissais.


Le comte passait ses journées à parcourir ses terres en voiture ou à pied, à rendre visite

aux fermiers qui travaillaient durement pour lui. L'épouse du comte, la comtesse de Monchavet, est morte en 1942, après avoir passé de longues

années dans un sanatorium. Son corps reposait dans le parc du château et sa tombe était toujours

couverte de roses rouges, renouvelées chaque jour par le jardinier. Tous les jeudis après-midi, avant

la promenade, le comte et moi venions ensemble nous recueillir sur la tombe.


Ce moment de

recueillement était aussi un moment de souffrance car je voyais le comte pleurer et souffrir de la

mort de sa bien aimée comtesse.

Pendant ces minutes de détresse du comte il me semblait qu'il se déciderait à me livrer son secret.

Son secret était trop important pour qu'il puisse me le dévoiler. Du haut de mes huit ans, je sentais

beaucoup de choses mais je ne comprenais pas pourquoi le comte s'intéressait à moi car j'étais un

gamin sans instruction. j'étais le fils d'une ancienne domestique du château, une femme de

compagnie que le comte avait employé avant et pendant la guerre.


Un jeudi après midi me rendant à mon rendez-vous hebdomadaire, on m'avertit au château que le

comte était absent et que je devais l'attendre. La cuisinière profita de cet instant de liberté pour

m'attirer dans la cuisine et me jeter à la face, comme un éclair, le terrible secret. Elle m'apprit que

j'étais le fils du comte. Elle me dit que j'étais un petit bâtard. Ce secret, je devais le garder pour moi,

et ne jamais en parler à personne.


Page 3 . Chapitre 1


Cette femme ne n'aimait pas, elle disait souvent au comte qu'elle ne comprenait pas pourquoi il se

promenait tous les jeudis avec moi. Elle était jalouse, parce qu'elle aurait aimé que ce fût son propre

fils que le comte emmène en promenade avec lui.


Elle était très bonne cuisinière, mais elle souffrait de ses disgrâces physiques, ce qui la rendait

agressive envers tous ceux qui avaient plus de faveurs qu'elle. Je détestais cette femme car je ne

comprenais son comportement envers moi.


J'étais un bâtard, un enfant du péché, d'un amour défendu. Je compris très vite l'importance de ce

que la cuisinière venait de m'apprendre. Dans mes rêves, je voyais le comte me prendre dans ses

bras, il me disait que j'étais son fils et il disparaissait. Maintenant je savais que j'étais réellement son

fils et ma vie devait continuer comme avant.


Le Comte ne pouvait rien pour moi, rien d'autre que de m'emmener tous les jeudis après-midi me

promener avec lui autour du château.

Si je disais au père qui m'élevait que j'étais le fils du comte, il risquerait de tuer ma mère et ses

enfants. Ce père que je n'aimais pas était un homme très violent. Ma mère ne cessait de le repousser,

elle ne voulait pas de ce mari qu'elle avait du épouser sans amour.


A cette époque, je n'étais qu'un pauvre enfant inculte, mais non dépourvu d'intelligence et de

sensibilité. Dans mon village j'étais perçu comme un petit sournois et un voyou. Je pensais

énormément et comprenait bien les choses de la vie, je ne pouvais pas dire à mes parents que j'étais

content d'être le fils du comte.


Ma mère aimait toujours en silence le comte qu'elle n'avait jamais revu depuis ma naissance. La

révélation de ce secret me fit comprendre les colères de ma mère. Ma naissance n'a pas été pour ma

mère un heureux événement.


Page 4 . Chapitre 1


Quand mes parents travaillaient au château, ils étaient très bien payés et ne manquaient de rien,

mais lorsque que je suis né, ma mère rompit toute relation avec le comte. Ce jour où la cuisinière

me dévoila ce secret, le comte me trouva terriblement bouleversé. Je sentis que le comte savait que

l'on m'avait dévoilé ce secret. Le comte ne pouvant pas me dire que j'étais son fils, son visage devint

moins triste.

Quand nous marchions main dans la main les jeudis après midi, je me sentais plus

léger, je rêvais au jour ou il me dirait que j'étais son fils. Ce jour-là serait le plus beau de ma vie.

Durant de longues années, le Comte et moi nous parcourûmes ensemble les innombrables chemins

du domaine du château des Trois fontaines.


Nos vies semblaient comme séparées par une

infranchissable muraille. D'un côté, il y avait l'univers paradisiaque du comte, et de l'autre, mon

univers sordide. Je souffrais de ne pouvoir pénétrer dans l'univers de mon vrai père.

Quand les loups sont malheureux, ils hurlent à la mort pour chasser de leur corps la souffrance qui

les étouffe; parfois, le Comte et moi nous agissions comme ces animaux sauvages, nous poussions

des cris terrifiants qui devaient s'entendre à des kilomètres à la ronde.

Le Comte ne pouvant

remplacer mes parents légitimes, donc je devais me contenter de ce père

ouvrier si brutal et de cette mère méchante, acariâtre et malheureuse.

La vie de ma mère n'était qu'un enfer, car elle s'était un moment glissée dans un paradis où les

enfants naturels ne sont pas admis. Très vite, elle en fut rejetée sans pitié. Ces quelques instants de

bonheur qu'elle avait en quelque sorte dérobé à ce milieu qui n'était pas vraiment le sien, elle les

paya très chers.


Page 5 . Chapitre 1


Dans ce monde cruel où je vivais, seul mon vrai père comptait pour moi. Très souvent, je me

demandais pourquoi le comte ne pouvait rien faire pour adoucir ma pitoyable vie. Ma mère avait

décidé que personne ne devait savoir qu'à la fin de la guerre, qu'un châtelain et qu'une mignonne

petite femme de compagnie s'étaient aimés et que de cet amour défendu naquit un mignon petit

garçon aux yeux bleus, comme ceux du comte de Monchavet.


Après ma naissance ma mère ne revint jamais au château. Elle informa le comte qu'elle avait eu un

enfant de lui, et ne voulut recevoir, ni faveur ni dédommagement de cet homme, car cela aurait pu

briser sa vie. Dans ce petit village, deux personnes savaient que j'étais un enfant conçu dans le

péché : c'était le curé et la cuisinière du château. Ma vie était suffisamment triste, alors il n'était pas

nécessaire de charger davantage ce pesant fardeau que j'avais bien du mal à supporter chaque jour.

Si aux habitants du village on avait dévoilé cette affaire, aussitôt leurs enfants se seraient empressés

de se moquer de ma bâtardise pour l'humilier d'avantage.

Dans cet univers pathétique, je pouvais

supporter beaucoup de choses, mais ce genre d'humiliation, non, je ne l'aurais pas admise. Pour moi

chaque jeudi après-midi, la porte du château des Trois fontaines ne s'ouvrait que pour recevoir le

futur petit héritier que j'étais, et pas un sournois petit bâtard.


Le comte de Monchavet n'aurait pas accepté que son fils subisse une telle offense, car pour lui son

enfant était réellement le fruit d'un grand et bel amour qu'il avait connu avec ma mère. Ce beau

château et cet immense domaine était pour moi mon paradis sur terre. Dès l'âge de trois ans, mon

grand-père me fit pénétrer dans ce magnifique endroit, où il y venait


pour soigner et garder les moutons. Pour ne pas rester dans les jambes du berger, le comte se

proposa de s'occuper de moi.

Il le fit par pure générosité et humanité, en sachant pertinemment que j'étais son fils. Quand je vis

cet homme pour la première fois, je découvris que son être dégageait une immense tristesse, il me

sembla aussi qu'il était très âgé.


En quelques semaines, et de par ma présence au château, le châtelain se transforma et prit une

apparence d'homme plus jeune. Cet homme souffrait doublement : de la disparition cruelle de sa

femme puis aussi d'avoir un fils illégitime qu'il ne pouvait prendre dans ses bras et aimer au grand

jour.


Page 6 . Chapitre 1


Cette horrible situation noya toute mon enfance dans un océan de désespoir et fit apparaître dans

mon corps des blessures invisibles et profondes qui me faisaient parfois hurler de douleur. Le

bonheur était si près de moi, mais il demeurait fuyant et insaisissable. Chaque jeudi après-midi, je

recevais ma minuscule goutte d'affection, qui n'était que la chaleur venant de la paume de la main

de mon vrai père. Quand elle s'évaporait dans les airs, elle me soufflait des milliers de mots tendre

aux oreilles. Cette chaleur humaine rayonnait et transperçait mon petit coeur d'enfant malheureux et

devenait pour moi mon unique souffle de vie.


Ma vie pouvait changer si la mort de ce père ivrogne et brutal intervenait. Cette mauvaise pensée

me traversait souvent l'esprit, mais je savais pertinemment que c'était mon unique chance de

pouvoir faire exploser cette épaisse muraille qui emprisonnait l'amour que nous ne pouvions

partager ensemble. Le comte et moi, nous pensions que ce malheur nous serait bénéfique et nous

ouvrirait la porte du bonheur.


Les mois et les années passèrent, sans que rien ne vienne modifier quelque chose à ma vie austère et

à mes journées sans joie ni bonheur que je consommais péniblement depuis ma naissance. Quand je

suis entré dans ma douzième années, je compris comprit que ma situation ne changerait peut-être

jamais, alors j'ai décidé de réduire mes visites au château.


Ma frustration s'emplifia au fil des années, je me sentis spolié du droit de vivre pleinement au sein

du vaste domaine du château des Trois fontaines, sur cet espace paradisiaque où on aurait dû me

déposer dès ma naissance. En grandissant, je devins un petit être cruel, haineux et insensible à la

souffrance.

La porte de mon beau paradis ne voulant pas s'ouvrir pour

m'accueillir et me sacrer enfant de noble, alors il me vint l'idée de détruire le châtelain, parce que

les gouttes de bonheur qu'il déversait sur moi, uniquement quelques heures par semaine, cela ne me

satisfaisait plus.


Dans mon corps coulait le sang de cet homme, et je désirais ardemment que les gens du village me

reconnaissent comme étant l'héritier du château, car je pensais que cela me revenait de droit. Mon

vrai père était un homme très fortuné et envié des habitants de mon village, mais moi, je côtoyais

chaque jour des frères et des soeurs qui étaient aussi pitoyables et ignorants que moi. Et ce père

ignoble que je haïssais, ne cessait de me dire que j'étais un sale mioche, et une bouche de trop à

nourrir.


Page 7 . Chapitre 1


Il m'obligeait à aller mendier ou voler de la nourriture dans les fermes alentours. Chaque jour, je

devais respirer des parfums nauséabonds que dégageait cette maison et les membres de ma famille

qui y vivaient entassés dans des pièces exiguës. Ce taudis aurait dû servir de refuge aux animaux, et

non pas pour y abriter des êtres humains. Chaque matin, je devais me vêtir comme un mendiant et

partir à l'école pour y recevoir des punitions et des châtiments corporels. Le maître d'école disait de

moi que je n'étais qu'un vulgaire petit cancre incapable d'apprendre quoi que ce soit.


J'en avais assez d'être si pauvre, assez de cette vie affligeante que je méprisais de toutes mes forces.

Je haïssais ma mère qui aurait dû dès ma naissance me remettre au châtelain, et non pas me plonger

dans sa vie médiocre. Je m'imaginais que j'étais indésirable et que ce bel univers de la noblesse ne

désirait pas accueillir un gueux et un intrus pour lui offrir toutes ses douceurs et ses privilèges.


Pourtant, dans mes rêves, je désirais que ma vie se déroulât auprès de mon vrai père, car j'étais

réellement un membre de la noblesse, et non pas un importun.

Très souvent, je me réfugiais au presbytère pour voir le curé, afin de lui confier mon chagrin et mes

innombrables plaintes.


Malheureusement pour moi, cet homme d'église ne pouvait rien faire pour m'aider; il ne cessait de

me répéter perpétuellement qu'un enfant conçu dans le péché ne pourrait jamais être heureux sur

terre. Je n'étais qu'une petite créature de Dieu, perdue dans un monde où il n'y avait pas de place

pour moi.


Ce curé ne fit que m'enfoncer davantage dans le désespoir et la haine qui me rongeait le corps. Le

comte de Monchavet était un pêcheur, alors il devait mourir et aller souffrir en enfer afin de payer

ce mal qu'il avait fait sur terre. Ce fardeau de malheurs qui écrasait ma vie un peu plus chaque jour,

maintenant je le jugeais et le rendais responsable de mon pitoyable destin.


Mes visites au château cessèrent brutalement, et le comte tomba malade. Un soir après l'école, la

cuisinière désemparée vint me voir pour me dire que mon père était au plus mal et qu'il désirait me

voir de toute urgence. La pauvre femme dut repartir seule, sans aucune promesse de visite de ma

part. Pour moi, le château et mes rêves insensés qui me propulsaient chaque nuit dans un monde

irréel, tout cela devait cesser.


Je ne deviendrais probablement jamais un membre de la noblesse, alors je ne devais plus penser à

cet univers impénétrable. Pourtant j'avais rêvé durant des années qu'un jour, je deviendrais l'héritier

de cet immense domaine. Mais rien de ce que je m'étais imaginé ne vint transformer ma vie, et mon

imagination n'était qu'illusion destinée à n'ouvrir dans mon corps d'enfant que d'immenses et

profondes blessures qui ne cesseraient de me mortifier...


Page 8 . Chapitre 1


Durant des semaines, cette pauvre cuisinière vint me supplier pour que je me rende au chevet du

comte qui se laissait mourir de chagrin. Cette rupture fut si brutale, qu'elle le rendit paralysé des

jambes et d'une partie du visage. Ses appels au secours me laissèrent totalement indifférent. En août

de l'année 1958, j' eus quatorze ans, ce fut pour moi, la fin de l'école et le commencement d'une

autre vie. Mon père, ce pauvre ouvrier, mourut cette année-là, emporté par une grave maladie. La

mort de cet homme fut pour moi une grande délivrance et un immense soulagement.


Je fus enfin débarrassé de ce monstre inhumain, et cette délivrance me fit penser que maintenant je

pouvais aller voir mon vrai père, car plus rien ne l'empêchait de me remette en main propre la clef

de mon paradis. Malheureusement pour moi, j'avais abandonné l'unique être humain qui semblait

réellement m'aimer dans ce monde cruel. Le pauvre petit être que j'étais, il n'avait pu prendre

patience et attendre des jours meilleurs. J'avais inconsciemment détruit le peu de bonheur que ce

monde semblait vouloir m'offrir.


Après l'enterrement de l'homme qui avait épousé ma mère, je dus accompagner la cuisinière, qui

m'entraîna presque de force vers le château. Cette femme désirait que cet enfant sournois que j'étais

prenne dans ses bras le châtelain malade, qui lui ouvrait désormais son coeur et la porte de son

paradis. Elle ne voulait pas perdre ce généreux employeur, qui était très bon avec son personnel.


En entrant dans le domaine du château des trois fontaines, je redevins ce petit enfant qui aimait aller

se promener avec le comte de Monchavet, et ma carapace d'enfant meurtrie et cruel se brisa. Je pus

me libérer et pleurer afin de noyer dans un océan de larmes mon comportement stupide de gamin

irréfléchi. Cet homme brisé m'invita à venir vers lui afin qu'il puisse enfin me serrer dans ses bras.


Cet instant de retrouvailles fut émouvant et déchirant, il fut immédiatement suivi d'un grand

moment de bonheur. Cet homme miné par le chagrin et la maladie, trouva la force de s'asseoir dans

son lit, puis il me dit de vive voix qu'il était mon vrai papa. J'avais dû attendre quatorze longues et

interminables années pour enfin entendre ce mot merveilleux

sortir de sa bouche.

Maintenant, nous pouvions nous parler et nous aimer librement, sans qu'aucun

obstacle ne vienne perturber notre bonheur.

En cette année 1959, je perdis deux pères : l'homme qui épousa ma mère et le comte de Monchavet,

qui me donna la vie.

Malheureusement ce bonheur ne dura que très peu de temps, car nous ne

restâmes ensemble que quelques semaines seulement. J'ai tenté énergiquement de réparer le mal

j'avais fait à mon vrai père, mais cela arriva trop tardivement.

Pourtant, le docteur m'avait promis que le comte se remettrait très rapidement de sa longue maladie.



Page 9 . Chapitre 1


Durant cette courte période de bonheur, le comte et moi nous fîmes des projets et pensâmes à cette

nouvelle vie qui avait tant de belles choses à nous offrir. Le notaire nous rendit visite trois fois, afin

d'enregistrer officiellement les désirs du propriétaire du domaine. Aux habitants du village, il leur

annonça que le châtelain avait un fils.

Le garde

champêtre leur déclara que dès qu'il serait rétabli, il organiserait une grande fête au château en son

honneur. Toutes les personnes qui désiraient y participer étaient les bienvenues.

Le petit comte que j'étais désirait ardemment que son vrai père redevienne l'homme vigoureux qu'il

avait connu jadis. Ensemble, main dans la main, nous devions marcher et hurler notre bonheur dans

ce paradis où le soleil rayonnait et nous promettait de belles et longues journées.

Je ne pensais plus

à la mort de cet homme, comme je le fis du vivant du mari de ma mère, car maintenant je me sentais

vraiment libre et disponible pour naviguer sur l'océan du grand bonheur qui s'offrait enfin à moi.

Ce paradis tant désiré n'était plus un rêve pour moi, car je possédais la clef et je pouvais en jouir à

ma guise. Mais le destin, lui, il en décida autrement.


Il était écrit quelque part dans les cieux, que le

petit Norbert ne deviendrait peut-être jamais l'héritier du château des Trois fontaines.

Après l'enterrement du comte de Monchavet, je dus quitter le château et attendre que le notaire me

convoque pour régler la succession, car pour devenir l'héritier de cet homme très fortuné, il me

fallait maintenant aller affronter ma mère, parce qu'elle détenait la clef de l'héritage.


Après avoir

connu deux mois d'intense bonheur, j'allais maintenant devoir

replonger dans mon univers pathétique.

Je dus aller voir ma mère que je détestais de toutes mes forces, parce qu'elle ne m'avait jamais ni

aimé ni embrassé une seule fois dans ma vie. Ensemble, nous restâmes une heure, à parler et à se

jeter à la face des horreurs. Elle avait bu pour noyer son chagrin, car la mort du châtelain avait

définitivement détruit son rêve.


Jamais elle ne deviendrait l'épouse de ce noble qu'elle avait tant aimé. Elle tenait mon destin de

dans le creux de sa main, et le brisa en mille morceaux. Elle piétina et broya l'enfant qu'elle avait eu

avec le comte de Monchavet.

Elle me dit qu'elle était la fille de Ferdinand de Tilly, le jeune Baron de Tilly. Cette phrase ne fut pas

parlée, mais hurlée à en faire trembler les murs du taudis qui abritait cette pauvre femme usée et

vieillie prématurément par ses abus d'alcool.


Au début de la première guerre mondiale ma grand mère

maternelle était une belle jeune femme de dix neuf ans. Ses cheveux étaient magnifiques,

longs et blonds comme les blés. La beauté de ses yeux bleus ne laissait aucun homme indifférent.

Les parents d'un jeune baron, l'engagèrent pour soigner leur fils qui était veuf et avait été blessé à la

guerre.


Page 10 . Chapitre 1


La jeune infirmière tomba follement amoureuse de ce beau et grand Baron. Mais dès qu'il fut de

nouveau apte à reprendre du service, ce noble qui avait promis le mariage à cette mignonne petite

jeune femme, il ne tint pas sa promesse. Afin de dédommager celle qu'il avait aimée durant cette

période de guerre, ses parents lui présentèrent un homme de son milieu. Un domestique, honnête et

dévoué, qui acceptait d'épouser cette fille mère, pour élever l'enfant qui naquit de cet amour interdit.

Quand l'enfant vint au monde, on lui donna un petit logement sur les terres du château.


Ma grand-mère dut accepter cette offre, parce que les vieux parents du Baron refusèrent ce mariage

qui ne leur semblait pas convenable. Résignée et meurtrie dans sa chair, elle épousa le petit berger

du château qui était un brave garçon. Les années s'écoulèrent paisiblement. Ma mère eut la chance

d'avoir une enfance très heureuse, car ses parents l'élevèrent

comme une petite princesse.


Elle apprit, dès qu'elle fut en âge de comprendre les choses de la vie, qu'elle était la fille naturelle du

jeune baron du château. Elle passa toute son enfance sur le grand domaine du château de Tilly, où

elle rêva qu'un jour, peut-être, elle deviendrait elle aussi une princesse.

Mais son rêve fut de courte durée, car quand lui vint l'âge où toutes les jeunes filles doivent se

choisir un mari, elle fut bien déçue d'apprendre que jamais un prince ne la demanderait en mariage,

parce qu'elle n'était que la fille d'un petit berger sans le sous. Elle ne se résigna pas et chercha un

moyen pour pénétrer dans ce monde magique de la noblesse.


Quelques années avant la deuxième guerre mondiale, son père dut quitter le château de Tilly, parce

que son employeur n' avait plus de travail pour lui. Le Baron le fit engager à dix kilomètres de son

domaine " au château des trois fontaines", chez le comte de Monchavet.


Quand ma mère arriva dans ce nouveau château avec ses parents, elle fut aussitôt engagée par le

comte, comme femme de compagnie. Une nouvelle vie pleine d'espoir commença, et de nouveau

elle se mit à rêver au monde de la noblesse, où elle désirait toujours s'y faire une place de choix.

Le comte de Monchavet s'attacha très vite à ma mère, qui était mignonne et rayonnante de vie. Il lui

apprit que son épouse était très malade et qu'elle ne reviendrait peut-être jamais au château, parce

que les docteurs ne parvenaient pas à la guérir. Le châtelain adorait sa femme et désirait avoir

beaucoup d'enfants avec elle. Ma mère aima cet homme en pensant qu'elle avait enfin trouvé son

prince charmant.


Page 11 . Chapitre 1


Malheureusement, il y eut entre eux, cette comtesse malade qui gâcha ce grand amour qui ne

pouvait s'épanouir comme elle le désirait. En attendant des jours meilleurs, le Comte demanda à sa

bien-aimée femme de compagnie de se marier avec un jeune homme qui travaillait à l'entretien du

château. Ce châtelain frustré désirait voir des enfants courir et s'amuser sur son grand domaine.

Résignée et déçue, elle accepta la proposition de l'homme qu'elle aimait.


Elle obéit en espérant que bientôt la comtesse malade quitterait ce monde, et qu'une fois débarrassée

de cette rivale encombrante, elle abandonnerait ce mari dont elle ne désirait conserver toute sa vie.

La guerre arriva, et les allemands envahirent la France. Cette guerre allait peut-être mettre fin à son

mariage non désiré, car elle espérait ardemment que son mari se ferait certainement tuer par des

soldats en période d'occupation. Des officiers de la haute noblesse allemande s'installèrent au

château, où ils en occupèrent une petite partie seulement.


En 1942, la Comtesse mourut, et aussitôt le comte sombra dans un profond chagrin, il s'enferma

dans sa chambre durant deux longues années. En 1943, ma mère le sortit de sa profonde détresse et

le consola de la mort de sa bien-aimée. C'est dans cette période que je fus conçu. A la fin de la

guerre, ma mère se retrouva souvent seule avec les enfants que son indésirable mari lui avait fait. Il

l'abandonnait fréquemment pour rejoindre dans les bois des membres d'un réseau de la résistance.

Elle comprit très vite qu'elle allait enfin pouvoir se débarrasser de lui, en le faisant livrer à l'armée

d'occupation.

Mais de cette ignoble lâcheté, elle ne voulut pas en assumer seule la responsabilité,

car elle pensait qu'une mère honnête ne pouvait pas dénoncer son mari résistant aux Allemands.

Mais le comte, lui, ne risquait rien, donc il pouvait dénoncer son domestique aux officiers

allemands qui occupaient son château. Ma mère le supplia à maintes reprises, afin que son mariage

sans amour soit rompu avec ce mari qu'elle méprisait, et qui lui faisait des enfants qu'elle ne désirait

pas.

Mais cette dénonciation honteuse et tant attendu, ne vint jamais car le comte ne put se prêter à cette

ignoble délation. Je vins au monde, en 1944, quand les Américains arrivèrent pour débarrasser la

France de l'occupation allemande. La guerre se termina et le beau rêve de ma mère s'éteignit pour

toujours.

Mes parents quittèrent le château des trois fontaines et vinrent s'installer dans cette maison délabrée,

où ils y firent beaucoup d'autres enfants. Et ce fut la fin de l'histoire de la vie de mes parents, car je

ne désirais pas en savoir davantage. Avant de partir, ma mère me déclara qu'à ma majorité je

pourrais peut-être devenir l'héritier de la fortune du châtelain. Mais elle rendrait cet héritage

impossible parce que le comte avait refusé de livrer aux allemands cet homme méprisable qu'il lui

fit épouser en lui disant que le temps finirait par arranger les choses.


Page 12 . Chapitre 1


Elle pouvait faire cela, tout simplement en allant chez le notaire avec les papiers que lui avait remis

le comte après la mort de son mari. Mais elle m'avoua sèchement que cette affaire d'héritage, elle

désirait uniquement la régler avec le frère du comte. Personne au village ne devait savoir qu'elle

avait eu une liaison amoureuse avec le comte de Monchavet, et qu'un

enfant naquit de cet adultère réprouvé par l'église.


Après cet entretien, je compris que cette femme qui m'avait mis au monde ne voulait pas que je

porte le noble nom de l'homme qu'elle avait aimé. Elle se vengeait du fait que ce mariage tant

désiré, si souvent promis et qui ne se fit jamais. Cette révélation me mortifia et me précipita

violemment au-delà de l'univers de mon père. Je ne pourrais plus

parcourir l'immense domaine du château des Trois fontaines en me disant qu'enfin, j'en étais devenu

le maître.


J'eus l'impression que ma mère me précipita du haut d'une falaise, et mon corps d'enfant se disloqua

en échouant sur une plage parsemée de galets. Pour m'accabler d'avantage, elle m' ordonna de

quitter immédiatement sa maison. Je dus partir chez son oncle qui était paysan et cultivait quelques

hectares de plans de fraisiers. Pour cette mère âpre et acariâtre, je n'étais qu'une vilaine petite chose

qui n'aurait jamais due voir le jour. Je n'avais été pour ma mère qu'une source de malheur, et je lui

avais brisé son rêve.


Anéanti et brisé par ce que je venais d'entendre, je la quittais sans regret. Elle me chassa

violemment. Mais avant de me rendre à la ferme de mon oncle, je sentis le besoin de me recueillir

sur la tombe de mon beau papa et de sa bien aimée comtesse de Monchavet. Quand le gardien du

château me vit accablé de tristesse, il comprit qu'il devait me laisser seul. Je me suis allongé près de

la tombe du comte et personne ne vint me déranger.


. Quand la nuit fut venue, mon corps se contracta violemment et se tordit de douleur, je me mis à

hurler comme un jeune loup, tout comme mon beau papa m' avait appris à le faire. En hurlant à la

mort, il me sembla que mon âme se mélangea à celle des deux disparus et que je pus les rejoindre

dans leur sommeil éternel. Mes hurlements firent sortir de mon corps des flots de souffrances, et

ceux-ci se répandirent sur cet immense domaine et sur mon paradis perdu.


Je compris que jamais je ne porterais le noble nom de mon beau papa, mais je pensais que chaque

nuit l'on devrait entendre dans ce lieu et à des kilomètres à la ronde, mon hurlement de jeune loup.

Ce domaine est le mien pour l'éternité, même si cela ne figure pas sur des papiers de

l'administration. Après avoir hurlé une bonne partie de la nuit pour chasser de mon corps l'énorme

quantité de haine et de souffrance qui s'y était accumulée, je me dirigeais vers l'écurie pour

m'allonger sur un tas de paille où je m'endormis, épuisé et anéanti par un énorme chagrin.


Page 13 . Chapitre 1


Au petit matin, je me réveillais avec un mal de tête terrible et je m'enfuis de mon paradis perdu sans

regarder derrière moi. Un autre monde se dressait devant moi, j'allais devoir l'affronter comme un

homme. Je suis monter sur ma vieille bicyclette, et j'ai pédalé énergiquement pour m'éloigner de

mon village maudit que je ne voulais plus jamais revoir.


Je me rendis à la ferme de mon oncle, car ma mère lui avait téléphoné. Il devait m'employer dans

son exploitation afin de récupérer un emprunt d'argent.

A cette époque-là, je n'étais qu'un gamin presque chétif, un petit être sauvage perdu dans une vie

que je n'avais pas choisie et que je méprisais ardemment. Pendant trois mois, j'ai dus biner et

arracher les mauvaises herbes qui étouffaient les plans de fraisiers. Ce travail pénible m'obligeais à

me plier en deux en avançant sur des rangs qui me paraissaient interminables.


J'ai biné, du matin au soir. Mon jeune corps n'était pas habitué à ce genre d'exercice physique, mes

petits muscles se nouaient, se tordaient, j'avais mal. Je dus travailler dur et sans aucun espoir de

recevoir le moindre petit salaire. Je me suis lassé de la rudesse de cette vie de paysan. Des fermiers

du village me recevaient chez eux le dimanche, car ils avaient pitié de moi. Leurs femmes et leurs

filles aimaient que je raconte mon jeune passé.


Pour eux, des petits bâtards de la noblesse, on en trouvait fréquemment dans ces petits villages, là

où il y avaient des châteaux. Les jeunes nobles vigoureux et oisifs aimaient coucher avec leurs

femmes de chambre ou leurs servantes. Quand celles-ci ne leur plaisaient plus, ils n'hésitaient pas à

les jeter comme des malpropres. L'histoire de cette vie que je menais,

cela intrigua la fille de la ferme qui était proche de celle de son oncle.


Elle s'appelait Françoise, elle devint mon premier amour. Elle me dit que je n'étais pas obligé de

travailler dans l'exploitation de mon oncle, car aucun contrat de travail n'avait été rédigé entre nous.

Dans cette ferme on me retenait contre mon gré. Un matin profitant de l'absence de mon oncle et de

ma tante je me suis enfuis de cette ferme.


J'avais du quitter ma mère qui me chassa de sa vie, en me disant que je n'étais qu'un enfant perdu, je

quittais ce travail car je ne voulais plus avoir affaire avec aucun membre de ma famille. J'ai quitté la

ferme de mon oncle en me disant que les enfants perdus ne devaient plus avoir de famille. En

quittant cette ferme et ce petit village, je devins un enfant errant

et un jeune clochard.


Page 14 . Chapitre 1


A l'école de mon village, je n'avais pu suivre l'enseignement du maître. C'était un homme rude qui

me terrorisait et ne cessait de m' infliger des punitions et des châtiments corporels. Je ne me sentait

pas apte à être formé convenablement pour apprendre un bon métier. De nouveau, je me sentis

comme écrasé et agonissant sous une énorme charge. J'ai quitté la

campagne pour aller vivre en ville, tout en espérant que les gens y seraient plus gentils et plus

civilisés que dans le village où j'y avais passé toute la période mon enfance.


Mes premiers pas dans la ville ne furent pas très brillants, j' étais sale et très mal vêtu. Dans cette

ville pour ne pas mourir de faim, je dus voler et mendier, un peu de nourriture et quelques sous. La

nuit pour dormir, je recherchais des voitures ou des maisons abandonnées. Pour ne pas m'enfoncer

dans cette vie d'errance, je me mis à la recherche d'un emploi. Mais ne sachant quoi faire pour

gagner ma vie, j'ai décidé de rendre visite à des patrons boulangers pour leur demander de

l'embauche comme aide livreur de pains ou apprenti boulanger.


Après de nombreuses démarches sans succès, je trouvais enfin un employeur. Un artisan boulanger

me prit en pitié et m'engagea à l'essai. Dans ce deuxième emploi de ma jeune carrière de travailleur,

je ne tins pas plus de deux semaines. Le matin, je devais me lever très tôt pour aider au fournil, où

le chef boulanger m' ordonnait de peser la pâte pour faire le pain. Quand les pains et les croissants

étaient cuits je chargeais la camionnette. Dès que j'avais terminé, on m' offrait pour mon petit déjeuner :

un bol de café noir avec des croissants rassis, des invendus de la veille.


Quand j'entendais le klaxon de la camionnette, aussitôt je partais en livraison avec le patron. Il avait

des dizaines de clients à livrer, et je devais retenir les noms des clients, ainsi que la quantité de pains

et de croissants qui leur étaient destinés. Je mélangeais les noms et les quantités, et mon patron se

mettait en colère ; il m'insultait, me donnait des coups de pieds au derrière en le traitant de fainéant

et de bâtard. Je dormais dans une vieille réserve à farine où des rats venaient la nuit me mordiller les

jambes et les bras.


Je ne pouvais pas dormir convenablement, je ne pouvais pas me concentrer sur mon travail. Très

vite, je redevins un chômeur et un clochard errant. Les jours et les semaines passèrent, j' allais de

patrons en patrons, en travaillant de plus en plus dur, sans jamais voir venir de véritables salaires.

Mes jour de repos, je les passais à me promener dans les rues de la ville, où je déambulais, toujours

sale et mal vêtu, arborant un visage d'adolescent mal dans sa peau, souffrant d'un immense mal de

vivre. J'éprouvais des difficultés pour communiquer avec les jeunes de mon âge, et on devinait que

j'avais honte de ma condition sociale.


Page 15 . Chapitre 1


Souvent, je me réfugiais dans les quartiers où régnait la grande pauvreté, et dans ces endroits là je

m'y sentait un peu comme chez moi. Je pensais que je devais faire un effort et tenter de faire

connaissance avec des jeunes de mon âge. Après plus d'une année passée dans cette petite ville

proche de Paris, je m'enhardit et commençais à avoir confiance en moi. Je me mis à fréquenter les

salles de sports de la ville afin de muscler mon corps de gamin chétif, car je pensais que je devais

me méfier de cette société qui semblait vouloir me détruire.


Au début des années soixante, des immeubles que l'on construisait pour les ouvriers d'usines,

surgissaient de terre, par dizaines, aux alentours des villes. On y voyait arriver des familles, qui,

pour la plupart sortaient des quartiers vétustes. On s'empressait aussi de détruire ces bidonvilles qui

enlaidissaient les abords des villes. On le faisait pour prouver aux riches

bourgeois que les gouvernants s'occupaient bien des pauvres. Ces pauvres gens venaient s'entasser

dans ces cités dortoirs avec leurs nombreux enfants : des gamins et gamines mal habillés, qui

dégageaient encore une certaine odeur de misère et d'enfants non désirés et mal aimés.


Je me sentais attiré par ces gens qui semblaient émerveillés d'entrer dans ces immeubles tout neufs

et dotés de confort. Cela était nouveau pour eux, ils pensaient pénétrer dans un petit paradis, car ils

n'avaient jamais goutté au plaisir de se laver dans une salle de bains. Ils amenaient avec eux leurs

meubles crasseux, qui étaient souvent rafistolés avec des morceaux de planches, clouées autour afin

de consolider l'ensemble. Pour les appareils électroménagers, ils n'en avaient pas encore car leur

maigre salaire ne leur permettait pas ce luxe qui était réservé aux bourgeois.


Souvent, quand j'avais un peu de temps libre, je venais les aider à emménager dans leur nouvelle

demeure, je tentais de me trouver une nouvelle famille, je recherchais dans cette misère un peu de

chaleur humaine. En guise de remerciement, ils m'invitaient à rester chez eux pendant une semaine.

Mais très souvent je partais le deuxième jour, parce que l'ambiance

devenait très vite insupportable.


Ces pauvres gens furent très vite déçus de ces immeubles baptisés "cages à poules" où l'on entendait

parler son voisin, pleurer les bébés la nuit, et tous les bruits désagréables qui devenaient très vite

insupportables; ils rongeaient les nerfs des pauvres locataires. Ces pauvres ouvriers, on les avait

entassés là, dans ces cités dortoirs, comme du bétail. On avait construit ces immeubles sans trop se

soucier de leur réel bien-être.


Page 16 . Chapitre 1


Dans les milieux des dirigeants, on devait penser que c'était bien assez pour cette racaille de

prolétaires. L'abbé Pierre les avait suppliés de construire rapidement, afin que des enfants ne

meurent plus de froid l'hiver dans des baraques sans confort. Ils avaient chaud dans leurs belles

boîtes de béton, et que pouvait-on leur offrir de plus?


De 1960 à 1962, j'ai travaillé comme manoeuvre maçon, j'ai aidé à construire ces parcs à ouvriers.

Nombreux étaient ces gens qui venaient de la campagne où la terre ne nourrissait plus les ouvriers

de fermes, parce que le progrès était passé par là, détruisant beaucoup d'emplois sur son passage.

Dans cette ville dans cette ville j'ai rencontré mon deuxième amour, la belle Josiane qui me fit

connaître l'amour. Arrivé à l'âge de dix sept ans, je devins prématurément un homme mûr. Le sport

me muscla et endurcit mon corps et mon esprit qui n'étaient pas armés pour affronter cette vie

austère et âpre. Mais avec cette force de caractère et cette volonté de vaincre, je ne réussissais pas à

sortir de ma misérable condition d'ouvrier sans métier qui me collait à la peau.


Pourtant à cette époque-là, je travaillais très dur : plus de soixante heures par semaine. Je n'étais que

le larbin des compagnons maçons qui me tuaient à la tâche. Trois longues et rudes années

s'écoulèrent, et je n'avais pas tenté une seule fois de revoir ma mère. Je pensais que c'était quand

même ma mère, la source de ma vie, et pour cela je ne pouvais la renier indéfiniment.

J'ai tenté de la revoir en espérant qu'en me voyant devenu un petit homme, elle daignerait enfin me

prendre dans ses bras et m'embrasser au moins une fois dans sa vie pour me prouver qu'elle

m'aimait un tout petit peu. Ce minuscule petit brin d'amour, cela m'aurait comblé de bonheur.


Dans mon petit village, seul le curé pouvait me donner de ses nouvelles, parce qu'elle ne restait pas

trois jours sans lui rendre une petite visite.

Je n'ai jamais su si ma mère croyait en Dieu, je savais qu'elle allait souvent à l'église pour prier afin

de se faire pardonner ses nombreux péchés qui devaient probablement lui encombrer l'esprit. Le

curé put m'apprendre qu'elle avait quitté le village, elle vivait en Suisse. Là-bas, elle se faisait

appeler " Madame la baronne, Ferdinande de Tilly".


Ma mère avait dû négocier sa part d'héritage avec le frère du comte de Monchavet, et pour que je ne

puisse pas la récupérer, elle ne m'a jamais permis de lire les documents que lui avait remis le comte

avant sa mort. Quant au notaire, celui-ci refusera à trois reprises de me recevoir, afin que je

m'informe de ce qui devait légalement me revenir de droit.


Page 17 . Chapitre 1


Ma mère emmena avec elle les trois derniers enfants qui lui restait à élever et qui avaient moins de

quatorze ans. Elle les prit avec elle, parce que le curé la supplia de le faire, car son intention était de

les placer dans une institution religieuse, et les abandonner en laissant une importante somme

d'argent.

Le curé m'avoua que ma mère était une femme très tourmentée, elle souffrait d'un mal terrible et

incurable. Elle se ruinait la santé en buvant plus que de raison et elle avalait des médicaments qui la

plongeaient fréquemment dans un état second et

comateux.


Je suis devenu un beau et séduisant jeune homme, mais personne ne pouvait m'aider à récupérer

mon titre de Comte, et cette fortune insaisissable que mon père m' avait officiellement légué avant

de mourir. Durant ces deux mois avant la mort de mon père, à aucun moment je n'avais pensé à

cette succession, parce que j'étais bien trop occupé à vouloir soigner mon pauvre papa qui était

physiquement dans un triste état.


Le notaire venait nous voir, et mon père parlait et promettait beaucoup de choses en sa présence. Ce

qu'on disait et promettait pour mon avenir, je n'y prêtais pas vraiment attention. Pour récupérer mon

bien, j'ai sollicité l'intervention d'un avocat afin qu'il défende mes intérêts. Hélas!. Cet homme de loi

ne pu récupérer la part d'héritage que ma mère m' avait probablement dérobé. Le notaire fut

poursuivit pour avoir détruit des documents écrits, que le comte avait dûment élaborés et signés,

puis fait remettre en main propre à ma mère.


Le notaire avoua au tribunal d'un air navré qu'il avait inconsciemment commis quelques petites

malversations sans grandes importances pour l'intéressé qui réclamait son dû. Celui-ci fut condamné

à verser une somme d'argent à titre de dommages et intérêts. Mais mon avocat s'en empara et

l'affaire sembla terminée pour toujours.


J'étais donc condamné à vivre sans fortune et sans titre de noblesse, et probablement jusqu'à la fin

de mes jours. Après avoir tenté de récupérer ce qui me revenait de droit et ayant échoué, je me suis

révolté et j'ai cessé de travailler. Sur les chantiers, je travaillais avec des jeunes de mon âge qui

habitaient dans les cités dortoirs aux abords de la ville.


Ces jeunes étaient tous des petits loubards, des blousons noirs qui ne faisaient de mal à personne. Je

devins très vite le chef de cette bande de loubards, parce que je n'avais pas l'intention de subir toute

ma vie les injustices que la société semblait vouloir m' infliger à outrance. Ma mère, la mouise, la

société, et tous ceux qui possédaient un brin de pouvoir, je pensais que tout ce monde là voulait

m'anéantir parce que je n'étais qu'un sale petit bâtard.


Page 18 . Chapitre 1


Je pensais qu'il n'y avait pas de place sur cette terre pour les gueux et les exclus de mon espèce. Je

devais me battre et me venger de toutes ces humiliations qu'on me servait chaque jour à très fortes

doses. Après avoir marché dans les rues de la ville, la tête et le dos courbé, en ayant honte de ma

condition sociale, je décidais de revêtir une tunique de voyou, de blouson noir. La société m'avait

écrasé et piétiné durant des années, je devais m'engager pour assouvir ma vengeance, je devais

passer à l'action.


J'étais bien armé et entouré de jeunes de mon âge et de la belle Josiane. Travailler honnêtement

faisait de nous des larbins mal payés, on nous exploitait. Ces jeunes qui avaient entre quatorze et dix

huit ans, leurs visages étaient un tantinet desséchés par la haine et le manque d'affection.

Le soir, ils rentraient chez eux pour y trouver un père qui avait trop bu et qui frappait leur mère. Ils

avaient en face d'eux, un lâche, un homme qui n'avait plus aucune autorité sur leurs enfants. Je

n'avais plus de parents et plus de famille pour me commander et se charger de mon éducation, j'étais

devenu le maître de mon destin et de ma vie d'errance.


Le samedi soir avec les jeunes de ma bande, on volait des voitures, on partait dans les villages de

campagne, là où il y avait des fêtes. Nous déclenchions des bagarres pour nous défouler afin d'évacuer notre haine de la société. Dans ces voitures volées, nous dérobions tout ce qui pouvait être vendu pour en tirer de

l'argent. Pour tuer le temps, on passait nos journées à déambuler dans les rues, on agressait les

passants, en particulier les riches bourgeois qui étaient bien vêtus et grassement nourris.

Ces nantis nous regardaient en laissant transparaître sur leurs visages une expression reflétant une

flamme de mépris et de dégoût envers cette jeunesse qu'ils rejetaient outrageusement.


La société

avait inconsciemment fabriqué des jeunes voyous comme nous, par dizaines et par centaines. On a

brisé et tué notre enfance, on nous a gavé le corps et l'esprit de haine et de souffrance.

Au début des années soixante, des enfants traînaient dans ces cités dortoirs fraîchement construites,

abandonnés à eux-mêmes. C'étaient des mal aimés et des enfants de parents divorcés, alcooliques et

illettrés. Ceux qui nous gouvernaient à cette époque, ne se souciaient guère du sort de ces pauvres

petits malheureux à qui l'on pourrissait la vie.


Page 19 . Chapitre 1


Un jour un policier fut très gentil et très prévenant avec moi, il m'emmena au commissariat de

police pour m'interroger sur mes activités malhonnêtes. Après m'avoir fait la morale, il me relâcha

quelques heures plus tard. Je risquais de me faire enfermer dans une prison, ou être envoyé dans une

maison de correction, parce que je n'étais encore qu'un mineur sans domicile fixe. Des personnes

s'étaient plaintes de mes agissements malsains de petits voyous.


Le commissaire de police me garda chez lui plusieurs jours, il connaissait mon triste passé. Il

pensait que je n'était pas vraiment une graine de voyou que l'on devait à tout prix mettre sous les

verrous. Il savait que j'étais le fils du comte de Monchavet, le châtelain de son ancien village, qui

n'était plus de ce monde. Je pus revoir le fils du commissaire, qui avait un an de plus que moi. Il

venait de passer son bac et envisageait de faire des études de droit.


Ce jeune garçon m'accueillit très chaleureusement. Ce jeune homme que j'avais tant de fois humilié

dans mon enfance, simplement parce qu'il était un gamin de bourgeois. Dans la maison du

commissaire, je me sentis honteux et désarmé. J'avais osé voler et agresser des personnes. Le

policier m'ordonna de cesser immédiatement ma jeune carrière de voyou. Pour m'aider il me donna

de l'argent et me fit entrer dans un foyer de jeunes travailleurs dans la banlieue parisienne.


Il reconnut que la société avait une grande part de responsabilité dans ma vie aux chemins

tourmentés et parsemés d'injustices. Cet homme si généreux ne voulut pas m'encourager à me

venger comme je le faisais inconsciemment. Il parvint à me persuadé que mon comportement de

voyou représentait un grave danger pour ma vie.


Page 20 . Chapitre 1


Je dus quitter Josiane qui m'avait fait connaître l'amour. J'ai quitté cette petite ville où il n'y avait

aucun avenir pour moi. J'avais déchargé une grande quantité de violence sur une population aveugle

et sourde qui ne comprenait rien à mon mal de vivre. Pour tous ces gens, ces jeunes voyous n'étaient

que des enfants paumés et sauvages, la lie de la société,

des êtres nuisibles qu'il fallait exterminer sans pitié.

Ces gens étaient incapables de comprendre ce

qui nous arrivait, ni de percevoir le mal qui rongeait nos corps aigris d'adolescents.

Pour ces gens je n'étais qu'un jeune parasite que la société devait s'empresser de détruire. J'ai quitté

cette ville, après y avoir vécu comme un parasite et un être profondément nuisible. J'avais revêtu

une tunique de voyou pour afficher ma haine envers des hommes mauvais et des pères de famille

qui n'aimaient pas leurs enfants et qui n'avaient aucun respect envers leurs femmes.


J'avais revêtu cette tunique noire pour narguer les exploiteurs d'ouvriers ; ceux qui abusaient de la

vulnérabilité des jeunes enfants qui arrivaient sur le marché du travail dès l'âge de quatorze ans, et

qui honteusement et abusivement les faisaient trimer sans les payer, ou si peu. Je haïssais ces gens

ignobles, je voulais qu'ils sachent que ma tunique noire me donnait le courage de leur cracher au

visage et d'aller les voler dans leurs entreprises où j'avais travaillé et souffert.


Je me disais souvent que je n'étais qu'un cancre et un bon à rien, parce que j'avais passé toute mon

enfance dans ce petit village, dans cet univers lugubres où rampaient les défavorisés, comme mes

parents qui m'avaient élevés et me détestaient. Je n'avais que dix sept ans et mon corps était couvert

d'énormes blessures invisibles, je me retrouvais encore seul, désemparé, désespéré et abandonné.


Avec ma bande de petits loubards, j'avais créé une famille : c'étaient des jeunes loups blessés qui se

battaient pour ne pas être dévorés par cette société inhumaine. J'avais mis ces jeunes paumés sous

mon aile protectrice, je les protégeais du mieux que je le pouvais. Très souvent, je les emmenais

dans les petites forêts qui appartenaient à mon père, le comte de Monchauvet. Je leur apprenais à

hurler à la mort.


Page 21 . Chapitre 1


Ces hurlements apaisaient notre souffrance, ils libéraient nos pauvres corps de cette haine malsaine

qui nous rongeait et rendait notre vie insupportable. Dans ce foyer de jeunes travailleurs où

m'envoya le policier, on me prépara afin que je puisse passer un test pour entreprendre une

formation de plombier. Je dus apprendre le calcul et la grammaire pour réussir le test, et cela se

passa très bien. Dans cette nouvelle aventure, je m'y suis lancé corps et âme, pour me montrer digne

de la générosité du policier. Cet homme généreux m'a évité la maison de correction où l'on m'aurait

achevé ou rendu fou et dangereux.


Je suivis ce stage avec la rage au corps de vaincre toutes les difficultés que je pourrais rencontrer.

Mes efforts furent récompensés car j'obtins le diplôme d'aptitude à exercer ce métier du bâtiment.

Je me réjouis en pensant que plus jamais je n'allais servir de larbin à des compagnons ouvriers,

comme je dus le faire auparavant, parce que je n'avais pu apprendre de métier. Ce certificat

d'aptitude professionnelle, gagné à force de travail et de volonté, allait-il faire de moi un autre jeune

homme? Allait-il m'ouvrir des portes qui jusque là restaient désespérément closes et

infranchissables?


Je me demandais si j' allais un jour sortir de cet univers sordide où l'on m'avait jeté dès ma

naissance. La société me tendait-elle une corde pour m' aider à me sortir de cette vie infecte. En

arrivant à Paris, je fus embauché dans une petite entreprise de plomberie en plein coeur de la cité,

comme petit compagnon plombier.


Pendant des mois, j'ai appris ce métier, j'ai parcourus cette grande ville de long en large. Dans cette

nouvelle vie, je pensais pouvoir m' offrir quelque instant de bonheur et faire la connaissance de

garçons et de filles de mon âge. J'évitais de fréquenter les jeunes de mon âge, j'avais peur de

redevenir un voyou. Cette grande ville de Paris ne dégageait aucun parfum de paradis, je ne m'y

sentait pas chez moi. Les grands espaces et les forêts que j'avais tant parcouru durant la période de

mon enfance, cela me manquais terriblement. Je ne pouvais plus aller dans les forêts du château de

mon père pour hurler comme un jeune loup.


Page 22 . Chapitre 1


Cette grande ville ne pouvait pas devenir mon ami, parce qu'elle ne respirait pas comme moi. Je

pensais que ma vie n'était qu'un chemin de croix, que je souffrais, je payais pour des choses dont je

n'étais guère responsable. Quand je ne travaillais pas, je m'enfermais dans ma petite chambre de

bonne, rue parmentier, je parlais avec mon chat. Elodie la fille de la concierge entra dans ma vie, elle

devint un rayon de soleil. De jeune voyou révolté que j'avais été je devins un ouvrier docile, un

nouveau larbin du système capitaliste.


Elodie devint ma fiancé, elle me présenta à un de ses nombreux amis, il s'appelait Emile Chapelle, il

avait deux ans de plus que moi. Emile était un communiste, il me raconta sa vie. Il vivait avec sa

mère qui était fille mère, elle était enseignante. Emile, sa maman rose et Elodie devinrent ma

nouvelle famille. Le soir, après mon travail j'allais discuter avec des membres du parti communiste

avec Emile et Elodie. Nous discutions des problèmes des travailleurs du bâtiment.


Rose la mère d'Emile fréquentait les syndicats d'étudiants, c'était une militante communiste et une

grande rêveuse. Emile m'a présenté des amis qui étaient des étudiants gauchistes, des anarchistes,

des royalistes et des révolutionnaires. Ces jeunes méprisaient la société et leurs parents. Les jeunes

bourgeois disaient que leurs pères étaient des rapaces avides de pouvoir et d'argent. Ils disaient

qu'ils s'empiffraient d'argent, alors que les deux tiers de la population mondiale ne mangeait pas à sa

faim.


Emile fit beaucoup d'effort pour me faire adhérer à son parti politique. Pour lui faire plaisir je

participais aux réunions de son parti politique. Je me sentis plus attiré par les royalistes, les

anarchistes et les révolutionnaires. Je n'avais vécu que quelques jours dans le château de mon père

quand il m'avoua que j'étais son fils. J'étais un noble et les jeunes étudiants royalistes me plaisaient

beaucoup. Je voulais qu'ils m'adoptent et me reconnaissent comme étant des leurs.


J'avais été un voyou, un blouson noir, je devais devenir le chef d'une bande de jeunes royalistes

révolutionnaires. Elodie faisait des études de droit, elle m'aida à organiser des réunions avec des

jeunes royalistes. Dans nos réunions je devins un agitateur et un ardent révolté contre la société.

Mes jeunes amis royalistes disaient de moi que j'étais un écorché vif, un bâtard de la noblesse. Ils

me faisaient boire et m'engageaient dans la consommation de drogue. Ils me faisaient respirer de la

poudre blanche, ils me disaient que cela avait le pouvoir de dissiper la trop grande consommation

d'alcool.


Page 23 . Chapitre 1


Les semaines et les mois passèrent, un jour je dus quitter Paris, je dus abandonner ma belle Elodie

et mes amis. Un soir après avoir trop bu, je suis tombé, ma tête heurta violemment le sol. On du

m'emmener à l'hôpital, où l'on constata que j' avais une légère fracture du crâne et que mon corps

était chargé de drogue et imbibé d'alcool. Cette clinique de riche où on me conduisit en disant que je

m' appelait Norbert de Monchavet. On se renseigna sur ma personne, et très vite le petit ouvrier du

bâtiment que j' étais en réalité ne put rester dans cet établissement plus d'une journée. On me retira

très vite de cet endroit où mes riches amis m'avaient déposés. Je me suis retrouvé dans un hôpital

psychiatrique. Mes amis étudiants ne furent jamais prévenus de cet internement où je fus enfermé

durant deux mois.


On me soigna certainement beaucoup mieux que les autres malades qui échouaient dans cet asile où

l'on y amenait des ivrognes sans trop s'occuper d'eux, parce qu'ils étaient pour la plupart

irrécupérables. J'étais encore très jeune et certainement récupérable, sans quoi on m'aurait

abandonné et oublié comme les autres. L'alcool et la drogue m' avaient quelque peu endommagé le

cerveau, mais mon coeur et mes muscles n'étaient pas endommagés.


Dans cet hôpital, je fis beaucoup d'efforts pour comprendre ce que me disaient les médecins et les

infirmiers. On m' expliqua que je devais être très patient, sérieux et raisonnable. Ma guérison ne

dépendait que de moi, de ma propre volonté et de mon envie de vivre. Quand le docteur décida que

mon état était satisfaisant, il me dit que je pouvais quitter l'hôpital. Je suis revenu vivre dans ma

chambre de bonne, mais cet accident avait fait de moi un handicapé léger qui ne pouvait plus

travailler pendant quelques mois.


Mon cerveau se trouva souvent plongé dans un épais brouillard, qui, quelque fois daignait se

dissiper, mais revenait aussi vite qu'il sortait de ma pauvre tête. Les indemnités que me versait la

caisse maladie ne me permettaient plus de vivre comme avant. Mon ami Emile tenta de m'aider

financièrement, mais en vain, mais je ne voulais dépendre de personne. J'ai rompu avec ma fiancé

Elodie parce que je ne voulais pas être un fardeau pour elle.


Page 24 . Chapitre 1


J'ai demandé à mes amis de m'abandonner à mon triste destin, car je ne croyais pas ce que les

docteurs me disaient. Leurs promesses de guérison, cela ne pouvait pas être possible pour moi.

J'avais rencontré l'amour avec Elodie, mais je n'ai pas été capable de gérer ma vie. Je suis devenu un

paumé. En venant à Paris je voulais démontrer au policier qui m'avait tendu la main que j'étais

capable de devenir un homme honnête et que je pouvais m'intégrer dans la société. J'ai compris qu'à

force de vomir ma haine de la société, mon corps avait failli imploser et sombrer dans le néant.


J'aurais du trouver la volonté de pouvoir vivre normalement. Je me suis laissé entraîner par des jeunes

étudiants qui étaient tout aussi paumés que moi. Ces jeunes étaient des enfants de riches mais leurs

parents ne s'occupaient pas d'eux, ils manquaient d'affection. A la fin de l'hiver de 1964 et 1965, je

n'avais que vingt ans, et j'en paraissait dix de plus. Mon visage était très maigre et livide, j'avais

déjà un regard de vieux, vide et sans vie. Tout doucement mon état mental s'améliora, mais il me

manquait de la volonté et de la patience.


Je redevins un jeune clochard. Dans cette chambre aménagée dans un grenier où je vivais, ce

lugubre environnement ne facilitait pas ma guérison. Ma belle Elodie venait me voir mais je

refusais de lui parler, j'avais honte de ma déchéance. Je passais mes journées à dormir et à rêver.

Dans mes rêves, je passais mon temps avec mon père, nous marchions main dans la main sur ses

terres, j'étais le jeune comte de Monchavet. Je ne comprenais pas pourquoi on avait ôté la vie à mon

vrai père, j'avais l'impression de subir une injustice.


Dans mes rêves, je voyais la mer et le soleil, je voyais une belle jeune femme de mon âge, elle avait

de beaux et longs cheveux noirs, elle était vêtue d'une longue robe blanche, elle marchait dans la

grande allée du château et elle disparaissait. C'était ma princesse, je devais aller à sa recherche au

bord de la mer. J'ai décidé de partir pour rencontrer cette jeune femme qui devait m'attendre quelque

part. Souvent, je passais devant la gare de Lyon. Cette gare m'attirait et j'y entrais pour regarder les

voyageurs partirent dans le sud de la France.


Je ne pouvais pas vivre et aimer mon père au château des trois fontaines, je sentais qu'il y avait

quelque part une famille qui m'attendait pour m'offrir de l'amour et pour remplacer ce père qui me

manquait tellement. Paris ne pouvait rien m'offrir, j'aimais Elodie mais quand je la regardais, je ne

voyais plus son visage, je voyais ma princesse qui hantait mes rêves. Il me semblait que mon père

me disait de partir à sa recherche. J'ai quitté Paris en me disant que si le sud de la France ne me

permettait pas de retrouver cette princesse, je devrais mettre fin à mes jours.


Page 25 . Chapitre 1


Je suis entré dans la gare de Lyon, j'ai acheté un billet pour Nice. Je pensais que cette ville

était dans le sud de la France et que c'était là bas que je devais me rendre pour rencontrer la

princesse de mes rêves. Ce voyage me parut interminable, j'étais seul dans un compartiment de ce

train. Ce train emportait au loin une épave humaine que la ville de Paris avait rejetée. J'étais un être

si fragile, un déraciné, une feuille presque morte que le vent emportait au loin vers l'horizon chaud

afin qu'elle reprenne vie au soleil et au printemps prochain.


J'ai quitté Paris dans l'espoir de m'engager dans une nouvelle vie. Après Nice, le train s'arrêta à Menton, une

force mystérieuse m'ordonna de descendre dans cette petite ville. En sortant de la gare, je me suis

dirigé vers la mer. Je n'avais jamais vu la mer, je l'avais seulement vu au cinéma. En regardant cette

étendue d'eau bleue comme le ciel, j'eus l'impression d'entrer dans un autre monde. Ma princesse

devait habiter dans cette ville qui sentait bon le parfum du citron et de l'oranger sauvage. Je suis

arrivé à Menton dans la fête des citrons.


Après m'être enivré des odeurs de la mer et de la ville, je me suis assis sur un banc dans la grande

allée devant le casino. Je n'avais qu'un sac de voyage avec seulement quelques vêtements de

rechanges dedans. Je devais me trouver un travail pour vivre car je n'avais plus d'argent. Pas même

de quoi m'offrir un repas. J'ai marché dans cette ville à la recherche d'un travail. Devant le casino il

y avait des restaurants, je me suis arrêté devant le restaurant "le Globe" on recherchait un plongeur.

A la terrasse des clients buvaient un café. Il devait être quinze heures, le restaurant ne servait plus

de repas.

Je suis entré dans ce restaurant, j'ai demandé à parler au patron. Une jeune femme d'une

trentaine d'années est venue vers moi, elle m'a dit qu'elle était la patronne du restaurant. Elle m'a

regardé et m'a demandé si je n'étais pas à la recherche d'un emploi. Je lui ai dit que je venais de

Paris et que je sortais d'une longue période de maladie. Je lui ai dit que j'avais très faim et que je

pouvais devenir un bon plongeur. La patronne m'a engagé et m'a invité à me rendre à la cuisine. Le

cuisinier m'a offert un bon repas.


Le soir à sept heures, je me suis mis au travail jusqu'à onze heures. Ma première nuit dans cette

ville, je l'ai passé sur la plage, je n'avais pas de logement. Je me suis acheté une petite tente de

camping et je me suis installé sur le terrain de camping sur les hauteurs de la ville. J'ai travaillé

deux mois dans ce restaurant. L'après midi j'avais trois heures de libre, je pouvais me promener

dans la ville. Je me rendais à la plage derrière le casino, je m'allongeais sur le sable et je rêvais.

Dans mes rêves, je voyais ma princesse, elle marchait sur la plage, elle venait vers moi, elle tentait

de me parler et elle disparaissait.


Page 26 . Chapitre 2 La prison, l'asile.


Je pensais que je pouvais la rencontrer dans la ville ou bien sur la plage, j'avais envie de crier pour

lui dire que j'étais venu de Paris pour la rencontrer. Cette petite ville me semblait être un endroit

magique où mon rêve pouvait se réaliser. Je suis entré dans une période de déprime, ne voyant pas

apparaître la belle princesse de mes rêves j'ai décidé de mettre fin à ma triste vie. J'ai avalé des

somnifères et je me suis retrouvé à l'hôpital de Menton.


Une infirmière s'est occupée de moi, elle m'a dit que je devais rencontrer un psychiatre de l'hôpital

de Nice. Une ambulance m'a emmené à Nice. Je me suis retrouvé dans un établissement

psychiatrique lugubre, il y avait des barreaux aux fenêtres. Des malades criaient la nuit. Un

psychiatre m'a fait venir dans son bureau, il a dit à une infirmière qu'elle devait me donner des

calmants. Le docteur m'a dit que j'étais un paumé et un drogué. Il m'a fait comprendre que je devais

apprendre à mieux gérer ma vie.


Je lui ai demandé combien de temps j'allais resté dans cet hôpital, ne voyant pas venir de réponse, je

me suis énervé. Deux infirmiers m'ont conduit de force dans une cellule d'isolement, ils m'ont ligoté

le torse et les jambes. Je suis resté plus d'une journée dans cette cellule d'isolement. Une infirmière

est venue me détacher, elle m'a dit que je ne devais pas m'agiter dans cet hôpital parce que le

docteur n'aimait pas les malades comme moi. Pour ce docteur, j'étais un jeune drogué qui devait être

maté pour lui ôter l'envie de se détruire la santé.


On m'apporta un plateau repas, et dès je j'eus terminé mon repas, un infirmier m'emmena dans un

grand dortoir. Un lit était vide, il me dit de m'y installer. Mon voisin de lit s'appelait, François

Rambert, il venait souvent dans cet hôpital parce que la drogue le rendait fou. C'était un

fonctionnaire, il enseignait dans un lycée. Il recevait la visite d'un homme qui se disait être un

prince. Dans cet hôpital on le connaissait sous le nom de prince Alexandre. Cet homme était le père

d'une jeune princesse que j'allais rencontrer dans cet asile.


Ce prince russe exilé venait souvent dans cet hôpital, il dirigeait une association d'aide aux drogués.

Le premier regard que François jeta timidement sur moi, ne fut pas très chaleureux. L'enseignant,

voyant que j'étais dans un triste état, il me regarda de la tête aux pieds, il vit que mon visage était

couvert de coups administrés par les infirmiers pour me neutraliser. Mon voisin de lit demeura muet

pendant deux jours. Il devina que j'étais un garçon étrange, il pensa que j' avais des choses

intéressantes à lui dire.

Dans mon sac de voyage, j'avais des cahiers d'écoliers, ils contenaient l'histoire de ma vie, il

s'empressa de les lire. Dès qu'il eut terminé, il me regarda autrement. Il me dit que j'avais besoin d'une protection. Son grand ami le prince Alexandre accepterait de m'aider à sortir de cet hôpital.


Page 27 - Chapitre 2 La prison, l'asile.


Son protecteur, le prince Alexandre, était un homme très puissant dans la région, il avait le pouvoir

de faire sortir de l'hôpital des drogués et des alcooliques paumés qu'il jugeait persécutés par les

infirmiers. Alexandre Anatolièvna était un homme hors du commun, il avait un passé très

mouvementé. Cet homme habitait sur la route de Sospel, dans une grande villa. C'était un exilé, un

déserteur et un ancien colonel de l'armée rouge. Mon voisin de lit me parla longuement de cet

homme et de sa petite famille.


Un jeudi après-midi, je vis entrer dans le dortoir, le prince et sa fille. L'homme était grand et fort.

Sur son beau et long visage, je vis briller deux magnifiques yeux marrons très légèrement bridés.

Cet homme là me fis penser qu'il devait probablement descendre d'un peuple d'Asie. Ce mystérieux

étranger au physique impressionnant d'aventurier paraissait

avoir une soixantaine d'années. La belle jeune fille qu'il tenait par la main, elle avait le même regard

de feu que lui et des yeux tout aussi brillants et bridés. Ces deux êtres rayonnaient de santé et

semblaient venir d'une autre planète.


En marchant le prince déplaça une énorme quantité d'air, elle vint caresser mon visage. François

embrassa le prince et sa fille. Il était très heureux de recevoir ces deux visiteurs, son visage s'en

illumina de bonheur. La fille du prince me regarda longuement. C'était la princesse que je voyais

dans mes rêves. J'ai laissé mon voisin avec ses amis, j'ai pensé que je ne devais pas le gêner. Je suis

aller faire un tour du côté du département des femmes. Dans cet hôpital il y avait des femmes

dépressives et parfois très perturbées mentalement, et aucune porte à franchir pour leur rendre

visite.


Les malades passaient simplement d'un dortoir à un autre. On pouvait se parler quand les infirmiers

jugeaient que l'on était pas trop agités. J'avais fait la connaissance d'une belle américaine, elle

s'appelait Jill. Jill était journaliste. Son mari qui était avocat, l'avait abandonnée. Cet amour

contrarié fit qu'elle échoua dans cet endroit sordide pour y soigner une dépression nerveuse et un

abus d'alcool. Mon amie Jill faisait des reportages pour un grand magazine Américain, sur les

drogués et les prostitués. Son travail qui la passionnait la conduisait un peu partout dans le monde.

Elle connaissait le prince Alexandre, elle écrivait un livre sur sa vie.


Cet homme fréquentait les

grands politiciens Européens, et des membres très importants de la maffia italienne et américaine.

Ces gens l'avaient aidé et protégé après la guerre, parce que Staline le recherchait pour le faire

assassiner. Après avoir rendu une petite visite à mon amie Jill, je revins à mon lit. François me

présenta à son grand ami Alexandre. La première fois qu'il me serra la main, je ressentis comme des

frisons qui m'envahirent tout le corps. Je compris à cet instant qu'une

nouvelle vie allait commencer pour moi. Cet homme mystérieux, au physique de géant et

d'aventurier, faisait parti de mon destin, j'ai pensé qu'il allait devenir un nouveau père pour moi.


Page 28 - La prison, l'asile. Chapitre 2


Cette première rencontre fut merveilleuse et inoubliable. Les premiers mots que prononça

Alexandre, furent : "Bienvenue dans notre famille, Norbert, petit comte de Monchavet". Cet homme

connaissait déjà mon nom et une partie de ma triste vie. François avait dû pendant mon absence la

lui raconter en détail. Je tendis ma main à cet homme pour qu'il me la serre

très fort dans la sienne. Sa fille vint vers moi et elle m'embrassa. J'avais du tenter de m'ôter la vie

pour rencontrer cette belle créature qui hantait mes rêves. Elle était devant moi et je ne rêvais pas.

Une infirmière nous annonça que les visites étaient terminées.


La fille du prince Alexandre

s'appelait Tonia. Elle me prit dans ses bras, m'embrassa et elle laissa échapper une petite larme sur

son beau visage. Le prince m'embrassa lui aussi. Le prince et sa fille nous quittèrent. Ce jour là, je

n'ai pas compris ce qui m'arrivait, j'eus l'impression d'être dans un rêve. J'ai dis à mon voisin que je

m'étais endormi et que j'avais rêvé que ma belle princesse était venu me voir.


Mon voisin me jura que je n'avais pas rêvé. Le prince Alexandre et sa fille existaient vraiment, ils

m'avaient embrassé avant de partir. Ce jour là j'ai pensé que cette bonne ville de Menton était bien

un lieu magique. A Paris, la belle Elodie était apparut pour mettre un peu de bonheur dans ma vie, je

n'ai pas su l'aimer et la garder près de moi. Mon destin était ailleurs, mes nuits de rêves me

harcelaient, elles m'obligeaient à m'engager dans une autre vie pour que je puisses rencontrer la fille

du prince Alexandre.


Une semaine après cette merveilleuse rencontre, Tonia vint me voir seule à l'hôpital. Son père avait

parlé avec son épouse, ils prirent la décision de me recueillir chez eux très prochainement.

Antoinette la maman de Tonia voulait me connaître avant de me recevoir chez elle. Ce jour-là,

Tonia m'embrassa très affectueusement sur les deux joues, comme si elle me connaissait depuis

toujours. Son beau visage était radieux et débordant de bonheur, de vitalité et de joie de vivre . Elle

n'avait pas les mêmes vêtements que lors de sa première visite, ceux qu'elle portait étaient différents

mais toujours très exotiques.


Page 29 - La prison, l'asile. Chapitre 2


Dans notre première rencontre, j'ai éprouvé une irrésistible envie de la prendre dans mes bras pour

la serrer très fort contre mon coeur avant qu'elle ne quitte le dortoir. Dans cette deuxième visite, je

me sentis comme submergé par une vague de fièvre et de timidité. J'aimais cette jeune fille, et je

sentais que c'était réciproque. Cette merveilleuse jeune femme brune aux yeux sombres attendait

beaucoup de ce garçon mystérieux qu'elle venait de rencontrer dans cet hôpital. Je me torturais

l'esprit en pensant que je n'étais qu'un petit bâtard, un ouvrier sans le sous, un pauvre ignorant qui

ne savait qu'à peine lire et écrire.


Je pensais n'avoir rien à offrir à cette jeune femme qui ressemblait à une princesse asiatique, j'allais

devoir lui raconter l'histoire de mon passé, sans rien modifier ni inventer pour me mettre en valeur.

Il y avait certainement plusieurs manières de raconter son passé, tout dépendait aussi de la personne

que l'on avait en face de soi, et de l'envie qu'elle aurait à le découvrir. François mon voisin de lit, et

mes bons amis de Paris, Emile, et Rose, sa maman, eux ils avaient été très bouleversés en

entendant l' histoire de ma vie. Avec Tonia la princesse de mes rêves, cela était différent.


Pendant deux heures, je lui ai raconté les épisodes de ma jeune vie. Tonia m'écouta très

attentivement. Quand j'eus terminé, j'ai vu des petites larmes couler de ses beaux yeux. Tonia m'

avoua qu'elle était tombée amoureuse de moi dès qu'elle m'a vu en entrant dans le dortoir. Elle aussi

elle me voyait dans ses rêves qui hantaient ses nuits.

Quand je lui ai dit que j'étais le fils naturel d'un comte, un enfant conçu dans le pêché, elle m'a dit

que j'étais un vrai noble car pour elle j'étais le fruit d'un grand amour. Tonia étudiait le droit et les

sciences humaines, son père lui faisait souvent office de professeur. Il avait étudié dans les

universités de Moscou et de St Petersburg, avant la révolution. Tonia était très cultivée et très

intelligente.


Ce jour-là, elle m'apporta des livres de Marx, de Lénine et sur Staline, et me conseilla de faire la

connaissance de ces hommes que son père avait connus et côtoyés pendant plusieurs années, dans

des périodes difficiles de sa vie. Je pensais que je devais me cultiver et m'intéresser à l'histoire de la

grande Russie, du début du siècle à ce jour. Très vite, je me suis plongé dans ses livres pour lui faire

plaisir. Je m'endormais avant d'avoir lu une dizaine de pages. Cette lecture m'ennuyait

profondément. Mais pour être agréable à cette belle jeune et jolie personne qui promettait de

m'aimer et de m'installer dans son royaume de princesse, je devais me cultiver pour ne pas avoir

l'air d'un ignorant.


Page 30 - La prison, l'asile. Chapitre 2


Cette nouvelle famille qui entra dans ma vie, cela me combla de bonheur, mais m'effraya et

m'angoissa aussi. Je compris que j'allais devoir affronter un monde inconnu, mon esprit commença

à me harceler de questions. Je me demandais quelle place serait réellement la mienne au sein de

cette famille. La mère de Tonia n'avait pas pu avoir de garçon, elle était en attente d'une opportunité.

Quand Alexandre me vit perdu dans cet hôpital, il pensa immédiatement que je pouvais devenir un

fils pour lui.


Alexandre était riche et cultivé. J'avais peur d'aller vivre dans cette famille et de partager leur vie.

Une chance inespérée s'offrait à moi, un miracle s'est produit dans cet hôpital, je n'attendais plus

rien de la vie. Quand je suis entré dans cet hôpital, j'ai compris que j'avais touché le fond, le néant

m'avait absorbé. J'ai pensé que j'étais un naufragé seul dans l'immensité d'un océan, je devais me

battre en espérant qu'un bateau passerait près de moi pour me sauver et m'engager dans une autre

vie.


Le prince Alexandre et les membres de sa famille étaient dans mon destin, c'était ma bouée de

sauvetage, je devais m'y accrocher pour poursuivre ma vie. Cette famille existait pour m'aimer et

m'offrir tout ce que la vie m'avait refusé. La deuxième visite de Tonia me réconforta, ma vie était

engagée dans une autre voie. Tonia me dit qu'elle attendait du nouveau dans sa vie, elle n'avait

jamais connu de garçon. Une infirmière nous annonça la fin de la visite du jeudi. Dans mon enfance

les jeudis après midi, je les passais en compagnie de mon père, le comte de Monchavet. Avec lui, je

ne pouvais pas penser à mon avenir.


Avec Tonia ce fut différent, nous nous connaissions depuis si peu de temps, j'avais l'impression

d'avoir vécu plusieurs mois avec elle. Avant de quitter le dortoir, Tonia me prit dans ses bras, elle

m'embrassa tendrement, elle me dit que sa mère viendrait me voir. Quand je la vis s'éloigner, j'eus

envie de pleurer et de hurler, mon corps se contracta et je ressentis une grande douleur. Quand je

quittais mon père le jeudi après midi, après que nous eûmes marché longuement main dans la main

dans les allées de la forêt près du château, j'avais mal. Pour calmer ma douleur, j'entrais dans les

profondeurs de la forêt et je hurlais comme un jeune loup.


François, mon voisin de lit me dit que j'avais de la chance, il connaissait Alexandre et les membres

de sa famille. Il me dit qu'ils habitaient dans une grande villa près de Sospel. Il avait tenté de

séduire Tonia. Elle lui disait qu'elle attendait un garçon qui apparaîtrait un jour dans sa vie. Ce

garçon, c'était moi. Je me suis allongé sur mon lit pour m'engager dans des rêves qui m'emportaient

dans mon passé. Je vis mon père, le comte de Monchavet, il marchait dans la grande allée bordée de

rosiers qui était devant le château. Une jeune femme brune vêtue d'une longue robe blanche vint

vers lui puis elle disparut.


Page 31 - La prison, l'asile. Chapitre 2


Ce rêve est souvent venu hanter mes nuits quand j'étais à Paris. François me dit que je devais avoir

un don de voyance. Une semaine après la visite de Tonia, je recevais sa maman. Sa maman

s'appelait Antoinette, elle l'appelait tendrement "maman Toinette". Une belle femme blonde, la

cinquantaine, les yeux bleus, elle entra dans le dortoir, je compris que ce devait être la maman de Tonia.

Elle regarda à droite et à gauche puis elle se dirigea vers moi. Elle me dit "Vous êtes le jeune comte

de Monchavet. Ma fille m'a beaucoup parlé de vous". Elle s'est approchée de moi, elle m'a prit dans

ses bras et embrassé tendrement.


Jamais ma mère ne m'avait prise dans ses bras pour m'embrasser. Cette femme ne me connaissait

pas et elle vint vers moi comme si j'avais été son fils. Cette manifestation d'affection m'a

profondément émue, je me suis mis à pleurer. La maman de Tonia m'a essuyé les yeux avec un beau

mouchoir brodé. J'eus envie de lui dire "maman, je t'aime". C'est cruel de ne pas avoir eu une

maman et un papa pour vous combler d'affection. Dans mon petit village, quand je voyais une

maman embrasser son enfant, il me venait l'envie de hurler pour apaiser ma souffrance qui était si

forte. La maman de Tonia me dit que je devais l'appeler "maman Toinette".


Toinette avait eu un garçon. Il est mort quelques mois après sa naissance. Il était blond, aux yeux

bleus, comme moi. Quand sa fille lui a dit que j'étais moi aussi un blond, aux yeux bleus, elle a

pensé que je devais être son fils qu'elle avait perdu. Toinette avait un beau visage, ses yeux

pétillaient de bonheur et de joie de vivre. Elle me dit que sa fille lui avait raconté l'histoire de ma

vie. Je lui ai demandé si elle n'était pas normande. Elle me dit qu'elle était née à Bolbec en

Normandie. Toinette avait elle aussi connu un peu la misère dans son enfance.


Ses parents la placèrent dès l'âge de quatorze ans chez de riches fermiers, comme petite servante.

Rapidement, elle vit sa situation se transformer, car elle avait un don pour la couture et la broderie.

Dans les environs où elle travaillait, on ne tarda pas à la connaître cette jeune fille douée pour ce

beau métier. Rapidement ses patrons tentèrent d'exploiter cette mignonne petite servante. Mais la

jeune fille qui n'était pas timide, ne se laissa pas faire.


En 1934, elle avait quinze ans, cette année-là, elle mit sa production de broderie et de couture dans

sa valise et prit le chemin de la grande ville. Rouen l'attendait, elle avait lu dans un journal de la

région que l'on recherchait une bonne couturière, sachant broder pour confectionner de beaux

vêtements d'enfants. Dès qu'elle obtint l'autorisation de ses parents, elle se présenta à l'adresse

indiquée. Madame Germaine, qui était une très grande couturière à cette époque-là, la reçut dans sa

boutique et demanda à voir ces quelques modèles qu'elle avait confectionné. Quand elle eut

terminé de les caresser et les admirer, aussitôt son long visage aux traits lourds mais gracieux,

s'illumina de satisfaction, et sa bouche s'ouvrit pour laisser s'échapper un beau compliment.


Page 32 - La prison, l'asile. Chapitre 2


-- Mademoiselle, votre ouvrage est excellent, et je ne puis que vous en féliciter. J'ai vraiment

beaucoup de chance de vous rencontrer, lui dit-elle - - . Antoinette fut engagée sur le champ. Ce jour-là,

en entendant cette femme lui dire qu'elle l'engageait immédiatement, elle eut envie de lui sauter au

coup pour l'embrasser, tellement elle était heureuse. Cette brave femme lui trouva une chambre très

coquette et bien meublée dans la ville. Cette patronne fut très généreuse et honnête avec cette

nouvelle jeune couturière qui débordait d'imagination et de talent. Elle lui apprit tout de ce qu'elle

savait afin qu'Antoinette devienne meilleure qu'elle dans ce métier.


A la fin de la guerre, en 1945, Antoinette aidait souvent des gens de la croix rouge, elle accueillait

les prisonniers de guerre qui revenaient de captivité. Très souvent ces gens étaient en très mauvaise

état, physiquement et mentalement. C'est dans un de ces dépôts où échouaient ces pauvres

malheureux qu'elle fit la connaissance de l'homme qui allait devenir

très vite son futur mari. Cet homme qui apparut dans sa vie pour lui offrir ce bonheur si longtemps

attendu, n'était pas un prisonnier ordinaire, c'était un déserteur de l'armée rouge qui avait fui le

régime politique de Staline.


Ce géant au physique d'aventurier, il avait atterri-là dans un endroit réservé à accueillir et aider des

prisonniers de guerre qui avaient perdu leur famille dans des bombardements de villes de

Normandie. Il avait quitté son pays, parce que sa vie y était devenue un véritable enfer et qu'il

risquait chaque jour d'être envoyé dans un camp en Sibérie. Ce grand et beau gaillard qui avait

l'allure d'un général, parlait couramment l'anglais et le français, il n'allait pas tarder à faire chavirer

le coeur de la belle Antoinette, la normande aux yeux bleus.


Alexandre semblait perdu dans cette ville qui était en partie détruite par la guerre, il ne connaissait

personne et n'avait pas l'habitude de mendier pour vivre. Le destin plaça cette belle jeune fille sur sa

route. Antoinette savait que cet homme venu d'un autre monde, il était là pour elle. Il venait la

chercher pour l'emmener et unir sa vie à la sienne. Elle fut la première à engager la conversation. En

1945, elle avait vingt six ans, elle était célibataire et n'avait pas rencontré d'homme qui lui

convienne. Antoinette était difficile et n'aimait que les hommes mystérieux.


Son futur mari était là, dans ce dépôt de prisonniers, où il semblait attendre un signe qui devait lui

venir du ciel. Cet homme qui avait connu de longues périodes de détresse dans son pays, il pensait

que la Normandie devait être un lieu magique et le point de départ d'une nouvelle vie. Antoinette lui

dit d'une voix douce et chaleureuse : "Monsieur l'officier Russe, le

gouvernement français m'a chargé de vous servir de guide dans cette ville. Je suis à votre

entière disposition pour vous aider à retrouver des membres de votre famille".


Page 33 - La prison, l'asile. Chapitre 2


Antoinette savait d'où venait cet homme, parce que, chaque prisonnier devait remplir une fiche de

renseignements afin que l'on puisse les aider le mieux possible dans leur recherche. Elle invita cet

homme à déjeuner dans un restaurant de la ville, dans un quartier qui n'avait pas subi la guerre. Ils

passèrent l'après-midi ensemble, à se promener et à faire connaissance. Cette belle femme lui

raconta ses plus beaux souvenirs et l'histoire de sa vie.


Alexandre était le deuxième homme de sa vie, elle n'attendit pas qu'il lui fasse la cour. Après le

repas, elle glissa sa main dans la sienne, la serra très fort pour qu'il comprenne qu'elle en était déjà

follement amoureuse. Antoinette n'avait pas de temps à perdre, à la fin de la journée elle l'emmena à

l'hôtel, où ils y passèrent la nuit ensemble. Elle me dit

que dans cette grande nuit d'amour, ils conçurent leur fille Tonia. Comme elle racontait bien son

passé, et ses yeux pétillaient de bonheur. Elle revivait ces grands instants qu'elle avait vécu avec

cet homme hors du commun.


Je pensais que cette femme exceptionnelle avait dû être très heureuse lors de cette rencontre. Elle

l'était encore quand je l'ai rencontré dans cet hôpital. Elle me donna l'impression d'être une éternelle

jeune fille. Ce fut pour moi une nouvelle visite, pleine d'affection et de tendresse. J'aurais aimer

pouvoir lui parler durant des heures, jamais je ne se serais lassé

de l'écouter. Cette femme au tempérament si délicat, emplissait mon pauvre corps de bonheur. Dans

cet hôpital, je fis la connaissance de tous les membres de cette famille, ils allaient bientôt m'

accueillir pour me plonger dans un grandiose et merveilleux paradis.


Ce jour-là, Antoinette m' apporta des friandises et des fruits, je les ai partagé avec ses amis,

François, et Julo, le berger Corse. Une infirmière vint nous dire que la visite était terminée. A cet

instant j'aurais tellement aimer partir avec cette femme merveilleuse. Avant de la quitter, j'eus envie

de lui crier : "Maman Toinette, emmène-moi avec toi. Je t'en supplie, ne me laisse pas seul dans

cette prison où l'on ne me veut que du mal".


Je venais de rencontrer une vraie maman, elle partait, elle m'abandonnait. Cette séparation me brisa

le coeur, car dans cet instant je n'avais que huit ans dans ma tête. Ma nouvelle maman s'en alla,

m'abandonna dans ce dortoir lugubre. Heureusement pour moi que mes amis étaient à mes côtés

pour me consoler, parce que mon corps aurait de nouveau explosé et fait hurler de douleur tellement

j'ai souffert de cette séparation.


Page 34 - La prison, l'asile. Chapitre 2


J'ai retrouvé mes deux amis qui s'étaient installés sur mon lit. Ils mangeaient les friandises que ma

nouvelle maman m' avait apporté. Julo, mon autre ami et voisin de lit, était un Corse de Propriano,

il gardait des montons et des chèvres dans les montagnes au sud de la Corse. En 1964, pendant les

vacances, il fit la connaissance d'une Niçoise. Mais pour cette jeune fille, ce n'était qu'une simple

amourette de l'été.


Mon ami Julo en tomba follement amoureux. Après les vacances il alla chez elle pour lui annoncer

son intention de l'emmener avec lui, car il désirait l'épouser. Mais entre temps, elle rencontra un

autre jeune homme, elle ne voulut pas suivre ce berger, sans le sous, pour partager sa vie. Après

cette triste affaire, le pauvre Julo tenta de mettre fin à ses jours. Il échoua dans cet asile. Durant les

semaines qui me restèrent à vivre dans cet endroit, je me suis employé à lui trouver une autre petite

amie, qui pourrait l'aimer et partager sa vie de berger avec lui. Avec l'aide de mon amie Jill, je lui fis

connaître une gentille italienne, qui avait été mariée avec un lâche de français qui la battait presque

tous les jours.


Ce monstre l'obligeait à boire de l'alcool jusqu'à ce qu'elle s'effondre ivre morte, ensuite il la

frappait à coups de ceinturon. Je pus réunir ces deux êtres, en espérant qu'ils formeraient un beau

couple. Julo et Clara se marièrent en 1966. Tonia et moi, nous fûmes invités à leur beau mariage.


Mes deux amis m'aidèrent merveilleusement bien à vivre les jours qui me séparaient de la sortie. Ils

m'aidèrent aussi à me préparer physiquement et mentalement. Alexandre voulait bien me recevoir

chez lui, mais pour cela je devais être présentable et ne pas avoir l'air d'un demeuré mental.

Très vite, j'ai trouvé la volonté de me battre pour devenir un jeune homme présentable et digne

d'aller vivre dans ma nouvelle famille où l'on avait envie de m'adopter un jour.


Au milieu du

printemps de l'année de 1965, enfin, l'hôpital décida de me rendre ma liberté, parce qu'une famille

désirait m'accueillir pour m'aider à repartir d'un bon pied dans la vie. Le grand jour de ma libération

arriva, et ce fut pour moi un magnifique et merveilleux moment.


Je pus sortir de cet endroit sordide

en plein coeur du printemps. La nature avait sorti toutes ses plus belles décorations pour le jour de

ma libération. Le soleil fut lui aussi de la fête, car il rayonna dans un ciel limpide et sans nuages,

tout comme au premier jour quand je suis arrivé à Menton, dans cette ville magique.


Page 35 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


On m'avait préparé une entrée triomphale dans ma nouvelle famille, c'était aussi mon entrée au

paradis. Cet univers doré m'ouvrait ses portes, elles étaient restées désespérément closes durant les

dix neuf premières années de sa vie. J'avais connu un peu le petit bonheur, j'allais enfin pouvoir

connaître le grand bonheur qui m'avait fui et qui semblait ne jamais vouloir entrer un jour dans ma

vie. Les membres de ma nouvelle famille étaient tous là, venus pour m'accueillir et m'arracher à

cette pénible vie qui n'en finissait pas de m'accabler de tristesse.


Tonia et sa maman étaient ravissantes, souriantes et rayonnantes de bonheur. Le prince Alexandre,

était souriant. Son être dégageait une santé resplendissante et une immense joie de vivre. Tonia

entra la première dans ce dortoir, elle tenait dans sa main droite une feuille de papier : c'était mon

bon de sortie que mon nouveau père avait eu beaucoup de mal à arracher à ce maudit chef

psychiatre, celui qui m' avait tant humilié lors de l'examen qu'il me fit subir à mon entrée.

Cet homme ignoble, ce médecin policier devait se sentir utile à la société. Il brisait les jeunes

drogués et les alcooliques vulnérables ; ceux qui avaient le malheur de venir vers lui en espérant

qu'on les guérirait. Vraiment, je ne pouvais que haïr profondément cet homme.


J'allais sortir de cet hôpital pour m'engager dans une autre vie. En entrant dans le dortoir, Tonia se

jeta sur moi, elle m' entoura le corps avec ses deux longs bras, me serra si fort qu'elle faillit

m'étouffer. Mes nouveaux parents m'embrassèrent et me serrèrent eux aussi dans leurs bras. Avant

de partir, j'ai embrassé François, mon bon et merveilleux compagnon de captivité, qui me protégea

dès mon arrivée. Il m'offrit un peu de réconfort durant ces deux longs et interminables mois.


Mon ami devait sortir quelques jours après moi et me rejoindre à la villa de ma nouvelle famille

pour y passer quelques jours avant de retrouver ses parents à Gap, où ils habitaient et y vivaient

dans une magnifique propriété. Après avoir dit au revoir à tous mes amis, je me suis empressé de

franchir la porte du bloc où j'avais passé beaucoup trop de temps. J'ai pris la main de Tonia et l'ai

entraîné dans une course folle à travers les allées du parc qui entouraient ces maudits bâtiments où

l'on y torturait de pauvres êtres humains. Tonia était plus qu'une soeur pour moi quand je sortis de

cet hôpital.


Page 36 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Après avoir atteint la grille de la sortie, Tonia et moi nous sommes arrêtés pour souffler un peu et

pour attendre nos parents, qui marchaient sans se presser. Tonia cria dans leur direction : "Allez!

Allez, les vieillards! on ne va pas passer la journée dans ce lieu lugubre. Pressons, un peu de nerf!" .

Pour nous faire plaisir, ils se mirent à courir afin de nous rejoindre plus vite. Dès que l'entrée

principale fut franchie, ils étaient essoufflés et fous de bonheur.


-- Mes enfants, quel est le programme pour la journée? demanda maman Toinette". Ce jour là, il

devait être dix heures du matin et le temps était superbe.

-- Allons d'abord visiter les magasins d'habits et de chaussures pour donner une apparence de jeune

Comte à notre petit Norbert de Monchavet, nous dit d'une voix chantante, le prince Alexandre.

C'était vrai, je n'avais vraiment plus rien de convenable à me mettre. J'étais si mal habillé que mon

visage en était rouge de honte.


Je n'allais pas vivre chez des clochards, mais chez des gens qui ne

manquaient de rien. Tonia appela un taxi, et nous partîmes via le centre ville et les grands magasins.

Rapidement, je me suis retrouvé habillé comme un petit prince. Mes nouveaux parents m'

achetèrent un beau pantalon à la mode de l'époque et une belle chemise bleue, puis une paire de

chaussures noires. Quand je fus vêtu de neuf, Tonia me regarda avec admiration, et ses grands yeux

noirs en brillèrent de satisfaction.


-- Comme tu es beau ainsi vêtu, petit comte de Monchavet, me dit-elle, d'une voix douce de jeune

fille amoureuse. En me regardant dans une glace, je découvris une autre personne, un jeune homme

élégant et digne de cette princesse qui m'accueillait dans sa famille et dans sa vie.

Le tour des magasins étant terminés, il nous restait une bonne heure avant de passer à table pour

fêter cet heureux événement. La promenade des Anglais fut l'endroit idéal pour se dégourdir les

jambes et mettre en appétit toute cette petite famille. Quel magnifique endroit c'était, en plein coeur

du printemps.


Nous nous engageâmes dans cette longue allée bordée de palmiers, nous marchâmes très lentement

tous les quatre, main dans la main. J'étais le petit dernier fraîchement arrivé dans cette merveilleuse

famille.


Page 37 - Une nouvelle famille - Chapitre 3 -


En marchant main dans la main avec ma maman Toinette et mon papa Alexandre, je sentis que mon

corps avait quitté la planète terre, je planais et sautillais de bonheur. Ma belle et douce Tonia

fredonnait en russe, une mélodie apprise par son père. Sa maman Toinette chantait une berceuse en

normand cauchois. On chantait autour de moi pour annoncer la naissance du petit comte de

Monchavet, né du grand amour du maître du château des Trois fontaines et de sa petite femme de

chambre, Ferdinande, Charlotte, Baronne de Tilly.


Je m'imaginais que cette allée était magique, elle me rappelais l'allée aux mille parfums, en face du

casino de Menton, où j' avais rêvé à une vie meilleure. Après avoir parcouru toute la promenade des

Anglais à pied, Alexandre interpella un taxi et donna l'ordre au chauffeur de nous conduire sur la

route de Menton. Il connaissait un ami qui possédait un restaurant panoramique. Nous restâmes

deux heures dans cet établissement touristique de luxe.


J'ai apprécié la vue magnifique qu'offrait cet endroit. L'océan, la mer méditerranée semblait

s'étendre à l'infini. A la fin du repas, j'eus l'impression de voler sur cette mer, je volais au dessus de

tous ces beaux bateaux de milliardaires qui glissaient sur ce magnifique tapis bleu. Comme j'avais

un peu trop bu pour arroser ma sortie de l'hôpital, je me pris pour un oiseau des mers. J' étais le plus

bel oiseau des océans, et Tonia volait à mes côtés. Nous déployons nos grandes ailes et nous

pénétrions ensemble dans les courants bénéfiques afin de nous hisser au plus haut des cieux. Je

regardais derrière nous et je voyais mon papa Alexandre et ma maman Toinette.


Maman Toinette, nous surveillait d'un oeil attentif. Tonia me sortit brusquement de mon rêve, elle

m'invita à sortir sur la terrasse où soufflait un petit vent frais et agréable. Nous quittâmes cet endroit

merveilleux pour reprendre la route afin de rentrer à la villa où habitait ma nouvelle famille.

Quand nous arrivâmes à Menton, j'ai demandé au chauffeur du taxi d' arrêter un instant devant le

casino. En descendant du taxi, je pris la main de Tonia. Nous sommes allés marcher dans l'allée en

face le casino. Quand je suis arrivé à Menton, je me suis assis dans cette allée, je me suis endormi

sur un banc, j'ai rêvé et vu ma princesse qui ressemblait à Tonia. Un vent souffla de la mer, j'ai

pensé qu'il était magique, il m'engageait à pénétrer dans l'arrière pays où habitait ma nouvelle

famille.


Nous remontâmes dans le taxi pour nous rendre à la villa où une nouvelle vie m'attendait. Cette

demeure paradisiaque était proche du bord de mer. Après avoir parcouru plusieurs kilomètres sur la

route sinueuse qui menait à Sospel, le taxi

tourna à droite, il s'enfonça dans un long et étroit chemin bordé d'arbres et de plantes grasses de la

région.


Page 38 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Une grande maison originale m'apparut à la sortie d'un long virage. Vue du ciel, on distinguait une

grande croix rose étendue sur le sol. Cette maison était couverte de longues tuiles roses ondulées

qui dégageait un étrange parfum ; elle semblait chargée d'un lourd passé et d'un étrange mystère. Ce

que je vis, ce n'était pas la demeure de monsieur tout le monde, c'était simplement le paradis d'un

homme hors du commun. Cette construction originale ressemblait à un monastère transformé et

rénové. Les murs y avaient été blanchis comme les villas italiennes. Autour de cette maison, il y

avait des parterres de fleurs multicolores et une multitude de terrasses, de surfaces différentes.


Nous étions enfin arrivés. -- Quelle journée! mes amis, s'exclama Tonia". Dès que le taxi eut

franchit l'entrée de la villa, un comité d'accueil vint à notre rencontre. Un chien aboya à l'intérieur

de la maison, brusquement une porte s'ouvrit sur l'aile gauche. Un monstre couvert de poils en sortit

comme une flèche. Le monstre était un gros berger allemand, il se

précipita sur Tonia qui semblait être sa maîtresse préférée, il lui lécha tendrement le visage.

L'animal n'ayant pas vue sa maîtresse depuis la veille, il crut qu'on l'avait abandonné.

Quand il fut repu d'affection et de caresses, Tonia me présenta le monstre apprivoisé. Le chien se

jeta aussitôt sur moi pour me faire la fête.


-- Regarde bien, mon gros chien, lui dit Tonia. Tu as devant toi mon frère et mon futur fiancé. Il

vivra ici, avec nous. Je veux que tu lui obéisses et le protèges. Comme tu le fais pour moi - - . Le

chien écouta attentivement l'ordre que venait de lui donner sa maîtresse, il aboya pour lui exprimer

sa soumission et son approbation. Il s'appelait Fripon. Il était très content de faire ma connaissance.

Sans réfléchir, je lui dis : "Bonjour, Friponnais". Brusquement, il recula et me montra ses énormes

crocs pour me faire comprendre que ce n'était pas son nom. Je dus m'excuser et lui répéter trois fois,

Fripon, pour que le chien en colère redevienne mon ami. Je ne devais pas changer son nom, car je

risquais de me faire mordre.


Ce chien était très

susceptible. Le gardien à quatre pattes venait de m'accepter sur son territoire. Les présentations des

membres du personnel pouvaient commencer. Je vis sortir de la maison un homme qui tenait dans

sa main droite une petite croix de bois.

L'homme remuait les lèvres et semblait prier. Cette prière était adressée au nouveau membre qui

entrait dans la famille Anatolièvna. L'homme était grand et impressionnant à regarder. Il s'appelait,

Otto Muster : c'était un ancien prêtre ouvrier.

Alexandre l'avait engagé pour diriger en Italie une association d'aide aux enfants abandonnés. Otto

avait été avant et pendant la guerre, un prêtre ouvrier, en Allemagne, on l'avait enfermé dans un

camp, car il critiquait ouvertement le régime politique d'Hitler.

Il s'approcha de moi et s'arrêta de prier. -- Sois le bienvenu dans cette demeure, ce petit paradis, cet

havre

de paix et de réconfort, me dit-il. J'ai pensé qu'avec cet homme spécial, on devenir les meilleurs

amis du monde.


Page 39 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Après le prêtre, on me présenta à une charmante femme. C'était une Sicilienne, elle s'appelait

Rosetta. Cette femme connaissait très bien son métier. Tonia l'appréciait et aimait sa bonne cuisine.

Pour travailler et vivre chez les Anatolièvna, il fallait être très brillant, car il y venait tous les jours

du beau monde. On y invitait des hommes politiques et des gens de la maffia. Dans cette maison,

c'était un perpétuel va et viens de gens de milieux assez spéciaux.

Tous ces gens importants de la maffia, eux, ne mangeaient pas n'importe quoi. Rosetta la bonne

cuisinière était toujours à la hauteur et donnait entière satisfaction à ces bons messieurs et à leurs

petites familles. Elle me prit dans ses bras, me serra très fort et m'embrassa, comme si j'avais été son

propre enfant.


Le maître de la maison y faisait entrer son futur fils adoptif, alors toutes les

personnes qui y vivaient devaient m'aimer sans aucune arrière pensée. Rosetta ne faisait pas

semblant de m'aimer. Je pus lire sur son beau visage et ses magnifiques yeux noirs de Sicilienne,

qu'elle m'adorait déjà sans me connaître.

Elle n'accueillait pas un jeune paumé qui sortait de l'asile, mais peut-être le futur héritier d'un

château. Tonia lui avait annoncé la bonne nouvelle. Rosetta avait une fille de vingt ans, c'était une

belle créature sauvage et sournoise, elle servait les invités à table et leur chantait de jolies mélodies

siciliennes, que sa mère lui apprenait en faisant la cuisine.


On me présenta, la femme de chambre et son mari, le jardinier du domaine. Un couple de jeunes de

Strasbourg, des anciens alcooliques, qu'Alexandre avait sortis de leur enfer. En tout, cinq personnes

s'activaient pour faire vivre la grande maison. Tout le monde vivait sous le même toit sans se gêner

les uns les autres. La maison était si bien construite et organisée, que l'on pouvait croire que c'était

un petit hôtel. Dès que l'on franchissait la porte de l'entrée principale, aussitôt on découvrait une

grande salle : cette pièce spacieuse servait à accueillir les invités. On entrait dans la villa par l'aile

de droite. Alexandre avait dessiné le plan de cette demeure particulière.


Au centre de la villa, on découvrait un long et large couloir qui formait l'allée centrale, où de chaque

côté se dressaient une multitude de portes qui débouchaient sur des pièces ayant des fonctions

diverses. A l'extrémité de ce long couloir, s'étendaient deux ailes, qui ressemblaient à deux longs

bras, l'un tendu vers le nord et l'autre vers le sud. Le personnel était logé au nord. Les propriétaires

occupaient l'aile orientée plein sud, où ils pouvaient jouir d'une magnifique vue sur la mer. Dès que

les présentations furent terminées, Tonia m'invita à aller découvrir ma chambre, qui était à côté de la

sienne.


En entrant dans cette pièce, je fus très surpris et émerveillé : c'était un grand studio décoré avec goût

et merveilleusement bien aménagé, ayant tout le confort nécessaire et moderne pour bien y vivre.

En entrant dans ma chambre, je sentis aussitôt que je faisais réellement partie de cette famille qui

m'accueillait sans me connaître. Moi, Norbert de Monchavet, je venais enfin de pénétrer dans le

royaume des gens heureux. Ce monde là, allait-il lui m'offrir la paix et la sérénité?


Page 40 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Quand j'eus terminé la visite des lieux, Tonia m'invita à faire le tour de la maison pour faire

connaissance avec les terrasses où on y passait beaucoup de temps pour les loisirs et pour s'y

détendre après de longues journées de travail. Tout le monde travaillait à la villa. Les terrasses

étaient aménagées de manières différentes : certaines avaient des parterres de fleurs, d'autres il y

poussait de la vigne sauvage. Il y en avait trois qui servaient de terrain de boules, où on allait y

passer beaucoup de temps avec ma douce Tonia, et tous les invités de marque venant des milieux de

la haute société.


Après en avoir terminé avec cette visite guidée des lieux, j'ai demandé à Tonia qu'elle appelle son

gros chien. Nous sommes partis faire une longue promenade ensemble, où des choses importantes

devaient se dire. Nous partîmes tous les trois sur cette route sinueuse qui menait à Sospel. Le chien

Fripon adorait s'y promener, car sa maîtresse le faisait courir pour entretenir son énorme

musculature.


Nous nous arrêtâmes tous les trois cent mètres pour souffler un peu. Tonia me prit la main. Elle me

dit :

-- Maintenant, je désire que tu deviennes mon fiancé. Elle m'aimait. La naissance de cet amour se fit

dès notre première rencontre, dans cet hôpital de Nice.


Dans cette promenade, je lui ai fait comprendre qu'une longue période de réflexion m' était

nécessaire avant de m'engager dans une aventure amoureuse durable. Je ne savais pas si j' étais

capable de m'adapter à cette nouvelle vie que l'on m' offrait si généreusement. J'avais été un voyou

et un voleur, un drogué et un agitateur, tantôt anarchiste et tantôt royaliste. J'allais devoir apprendre

à vivre autrement, je devais me trouver un travail pour ne pas vivre aux crochets de ces gens qui

m'accueillaient chez eux sans trop me connaître.


Tonia m'écouta, elle m'arrêta brusquement de parler, elle mit sa main sur ma bouche et m'ordonna

de me taire. Je dus l'écouter attentivement. Energiquement, elle m'expliqua que mon passé était

derrière moi, mon avenir était devant.


Page 41 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Pour Tonia Anatolièvna, j'étais un noble et le fils du comte de Monchavet. J'étais l'unique amour de

sa vie, elle désirait ardemment vivre jusqu'à la fin de ses jours avec moi. Aucun autre homme ne

pourrait jamais l'intéresser autant que moi. Pour vivre cet amour intense qui s'offrait à moi, je devais

m'adapter très vite à ma nouvelle vie. J'ai compris que si je ne parvenais à trouver le bonheur dans

ma nouvelle famille, je devrais m'en retourner d'où je venais.


Je ne pouvais pas décevoir Tonia. Si je

l'abandonnais je risquais de briser sa vie. Après cette longue et merveilleuse conversation, Tonia me

prit dans ses bras, me serra très fort pour me réconforter et m'aider à affronter ma nouvelle vie.

Nous rentrâmes à la villa où nos parents nous attendaient en compagnie de trois invités qui s'étaient

installés dans la grande salle à manger. Ces gens devaient être des amis de longue date, parce qu'ils

semblaient très à l'aise dans cette maison. Avant de faire leur connaissance, Tonia et moi nous

allâmes dans notre chambre pour y faire un brin de toilette, afin de nous rendre présentable.


Parmi

ces gens, il y avait un homme de taille moyenne. L'invité était de nationalité italienne, qui paraissait

avoir soixante ans, environ. Sa femme était très élégante et jolie, avait une vingtaine d'années de

moins que lui. Ils avaient un fils du même âge que moi.


Alexandre me présenta aux invités en leur disant que j'étais le fils du comte de Monchavet. Les

invités de marque me regardèrent d'un air admiratif. Ils semblèrent un peu gênés de rencontrer un

membre de la noblesse et un nouvel ami de la maison. Je n'étais pas habitué à rencontrer des gens

de la haute société. Ce jour là je ne voulus pas décevoir les membres de ma nouvelle famille. Je me

souvins de ces deux derniers mois passés en compagnie de mon père, et de ses conseils qu'il me

donna pour faire de moi un vrai noble.


Je sus très vite me mettre dans la peau d'un membre de la noblesse, et sans complexes j'ai su me

servir des mots que mon père utilisait quand il recevait des gens de son rang. L'invité me dit que très

souvent il rendait visite à son grand ami Alexandre, afin d'obtenir des aides financières importantes

pour faire fonctionner son parti politique et ses nombreuses affaires. Toutes les personnes qui

venaient à la villa, c'était en grande partie par intérêt.


L'amitié avait aussi une part très importante.

Le prince Alexandre leur confiait de l'argent, et ces gens lui rendaient de très grands services en

faisant aussi tourner ses nombreuses affaires. J'ai compris très vite que c'était un investissement qui

s'avérait être très rentable pour le prêteur et ses associés. Ils étaient très nombreux et venaient des

quatre coins de l'Europe et d'ailleurs.


Page 42 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Durant toute la soirée les invités parlèrent très souvent en italien, ignorant que je ne comprenais pas

très bien cette langue. Ma maman Toinette et la femme, parlèrent de toilettes et de mode. Tonia et

moi, nous étions très occupés à nous échanger des sourires et à nous pincer les bras et les jambes en

glissant discrètement nos mains sous la table. Nous chahutions comme deux enfants joueurs et

malicieux.


Le jeune invité nous regardait en regrettant de ne pouvoir être à côté de Tonia pour partager ce jeu

d'amoureux. Ce premier repas partagé avec les amis de mes nouveaux parents fut très réussi. Je me

suis trouvé admirablement bien dans la peau d'un jeune comte, en sachant pertinemment que je n'en

n'avais pas encore le titre et la fortune.


J'ai pensé que je devais probablement avoir le physique de l'emploi. De comte, je n'avais connu

jusqu'à ce jour que mon vrai père, qui était un homme très beau, très élégant et raffiné. Je plaisais à

presque toutes les personnes que je rencontrais. Je n'avais pas conscience de cette séduction

naturelle que je possédais. Cette soirée fut très réussie, je n'eus besoin de faire aucun effort pour

m'adapter à ma nouvelle vie. Les invités restèrent jusqu'à une heure du matin.

Tonia et moi nous nous sommes endormis dans le petit salon en écoutant de la musique classique.

Alexandre expliqua aux invités que le jeune comte de Monchavet venait de passer deux mois dans

un hôpital.


Ils comprirent et ne me firent pas réveiller pour me saluer avant de partir. Ce fut ma première

journée de liberté et mes premiers pas dans cette villa. Avant d'aller me coucher dans cette chambre

pour la première fois, j'ai embrassé mes nouveaux parents et Tonia. Je les ai remercié de m' avoir

offert autant de bonheur dans cette journée. Au petit matin, après avoir pris une bonne douche

chaude, je me sentis frais et disponible pour recommencer une nouvelle journée.


Je suis allé à la cuisine. Avant de m'installer pour prendre un peu de nourriture, j'ai pris d'abord ma

ration d'affection. Les membres de ma nouvelle famille me posèrent une multitude de questions et

voulurent savoir si je me sentais bien dans cette grande maison, et si je ne manquais de rien.

J'ai dis que je n'avais jamais vécu dans une famille aussi accueillante que la leur. J'étais très heureux

d'être avec eux. Alexandre satisfait se leva de sa chaise. Il dit : "Allez, les enfants! préparez-vous,

nous partons pour Genève! Je vous recommande de ne pas oublier vos papiers".


Page 43 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Otto l'ancien prête fut chargé d'appeler un grand taxi pour que tous les membres de la famille

puissent se rendre à l'aéroport de Nice, où un avion devait nous emmener en Suisse. Ce voyage

allait être le premier avec les membres de ma nouvelle famille, et de nombreux autres suivraient

durant la longue période où j'allais vivre dans ce magnifique endroit. Je ne connaissais pas la

Suisse, je n'avais jamais voyagé en avion. Le voyage fut assez rapide.


- Tonia me dit : Quand tu verras un grand lac et un immense jet d'eau, alors nous serons arrivés à

Genève. Alexandre m' avait caché son intention de m'emmener dans ce beau pays : c'était une

surprise. En arrivant à l'aéroport, il s'empressa de me fournir des explications. Il m'expliqua le but

de ce voyage exprès.


Tous les membres de la famille Anatolièvna s'installèrent autour d'une table dans une grande

brasserie. Alexandre m' expliqua la raison de ce voyage en Suisse. Je devais rencontrer un très

grand psychiatre. C'était un très grand ami de mon nouveau père. Son ami dirigeait une maison de

santé pour milliardaires, où des gens de la haute société y venaient pour faire des cures de repos.

Alexandre me demanda si j' étais d'accord pour rencontrer cet homme qui désirait m'examiner très

attentivement. La veille, durant cette longue promenade entreprise avec Tonia, elle s'inquiéta de

mon comportement, elle en parla à son père. Il prit une décision rapide, il téléphona aussitôt à son

ami pour lui demander de me recevoir. Je ne pouvais pas refuser cet entretien avec ce docteur.

Pour ne pas contrarier les membres de ma famille, je me suis laissé ausculter par le grand ami de

mon nouveaux père.


Alexandre loua un minibus pour se rendre chez son ami le docteur Dimitrov. Nous sortîmes de la

ville, côté sud-est. Le minibus roula durant quelques minutes avant d'arriver dans cette maison de

repos. C'était une clinique psychiatrique privée. Cet endroit n'avait rien de comparable avec l'asile

de Nice, qui était crasseuse et lugubre. Nous entrâmes dans un petit parc, nous vîmes des malades

qui se promenaient tous accompagnés d'une jolie infirmière.


Page 44 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Le minibus s'arrêta juste en face de la porte d'entrée de la clinique. Une charmante hôtesse nous

attendait pour nous conduire au bureau du patron de cet établissement.

-- Bonjour et bienvenue dans cette clinique. Suivez-moi, le docteur vous attend dans son bureau,

nous dit gracieusement l'hôtesse d'accueil. Le prince Alexandre et son épouse étaient très connus

dans cette clinique. Ils y venaient tous les ans, afin de se reposer de cette vie si agitée qu'ils

menaient tous les deux tout au long de l'année.


Nous entrâmes tous dans le grand bureau du docteur. Je fus très surpris en voyant cet homme pour

la première fois. Physiquement il ressemblait un peu à mon nouveau père. Le docteur prit Alexandre

dans ses bras, ils s'embrassèrent à la russe, en se serrant très fort l'un contre l'autre. Ces deux grands

hommes se connaissaient depuis 1916. A cette époque-là, ils avaient une vingtaine d'années et

fréquentaient les grandes écoles de Moscou. Le docteur faisait des études de médecine, et Alexandre

étudiait le droit et les sciences politiques. Après cette chaleureuse embrassade, il salua très

affectueusement tous les autres membres de la famille.


En arrivant près de moi, le docteur s'exclama :

-- Eh bien, le voilà notre jeune homme de la noblesse, nous allons bien prendre soin de lui dans

cette clinique!. En entendant ces quelques mots, je devins blême et je pris la main de Tonia, la serra

très fort en lui disant : "Il n'est pas question que je reste enfermé ici dans cette clinique!".

Le bon docteur me rassura immédiatement en me disant que rien ne me retiendrait très longtemps

ici. On allait seulement me faire subir un examen très approfondi pour faire connaissance avec ma

personne, parce que cela s'avérait nécessaire. Je ressemblais à un petit enfant, qu'on allait arracher à

ses parents, je tremblais déjà à l'idée d'en être séparé si brutalement.


Je dus raconter au docteur mon douloureux passé. Il m'écouta très attentivement. Une infirmière me

brancha des électrodes sur le cerveau, elle utilisa toutes sortes d'instruments qui semblaient

indispensables pour ce genre d'examen.

Une heure après, le docteur me regarda d'un air presque satisfait. Il dit aux membres de ma nouvelle

famille que tout était à peu près normal. Je devrais dans l'avenir être suivi très régulièrement. Pour

le docteur, ce manque d'affection et mon enfance passée dans cet environnement familiale, où j'ai du

vivre avec des parents qui ne s'aimaient pas et se déchiraient violemment. Le docteur leur expliqua

que cette vie affligeante m'avait profondément marqué et traumatisé.


Page 45 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Une enfance sans amour ni affection, cela engendrait inévitablement des blessures invisibles et

profondes dans le corps d'un enfant. J'avais l'air d' être un jeune homme très équilibré. Comment

aurais-je pu oublier ce passé qui ne cessait de me harceler et de me torturer l'esprit. Le docteur était

parfaitement conscient que son patient allait probablement dans un proche avenir perturber le

bonheur de cette famille qui l'accueillait si généreusement et désirait l'adopter. Mais il pouvait se

tromper, parce que le cerveau d'un être humain, c'est quelque chose d'impénétrable.


Il ne voulut rien dire à son ami Alexandre, afin de ne pas gâcher le bonheur des membres de sa

famille, car il les sentait très heureux de vivre avec moi. La visite était terminée, j'étais impatient de

quitter cet endroit, car l'odeur des hôpitaux m' était devenue insupportable et me mettait mal à l'aise.

Je remerciais ce bon docteur de m'avoir si gentiment examiné et ausculté avec tant de bonté et

d'humanité.


Après avoir chaleureusement salué et remercié ce grand homme, nous quittâmes cet endroit pour

aller à Lausanne. Alexandre y possédait une multitude de cabinets d'affaires. Quand nous arrivâmes

dans le centre de la ville de Lausanne, Alexandre gara le minibus dans le garage du premier

immeuble qu'il allait me faire visiter.

Hans Fridman, le directeur d'une agence de police privée nous attendait lui aussi avec impatience.

Alexandre fit sa connaissance à la fin de la guerre. Cet homme l'aida à organiser sa protection. Hans

Fridman était un juif allemand, né dans un riche milieu d'industriel du textile. La guerre vint briser

et anéantir entièrement tous les membres de sa famille.


Mais lui,

il put s'enfuir pour échapper aux camps de concentration, il vint s'installer en Suisse, où il se plaça

sous la protection d'anciens amis de son père, qui appartenaient à la grande maffia américaine et

italienne.

Ces gens l'aidèrent et lui procurèrent de l'argent pour aider ses frères persécutés pas les nazis. Mais

la maffia n'étant pas une institution de bienfaisance, alors il dut rembourser tous ces gens. Pour

rembourser sa dette, il se mit à leur service et les aida à développer une multitude d'affaires en

Europe. Alexandre et Hans Fridman, purent se rencontrer à Paris, dans un

établissement que dirigeait un certain Sacha Vlanov. Très vite, ils sympathisèrent, étant de la même

race, de la race des seigneurs et des hommes que rien ne pouvait arrêter, ni ébranler, car ils étaient

forts dans leurs corps et dans leurs têtes.


C'est à partir de cette rencontre qu'Alexandre commença à s'organiser et à recruter des hommes :

pour ne pas être assassiné, il dut construire autour de lui une immense forteresse humaine, afin que

Staline ne puisse jamais l'atteindre, lui et sa famille. J'étais à peine sorti de l'hôpital, et déjà je me

trouvais noyé dans un univers étrange, un monde qui m' était

totalement inconnu, et où j'allais devoir m'y intégrer très rapidement. Cette nouvelle vie allait me

plaire, elle m' apprendrait tout ce qui existait dans ce monde.




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Ces gens avaient un rythme de vie si différent du mien, mais cela me plaisait et renforçait ma

curiosité et mon envie de vivre dans ce milieu mystérieux que je découvrais. Dans cette belle ville

de Suisse, on visita une multitude d'agences, qui étaient toutes différentes les unes des autres. Elles

appartenaient toutes à mon nouveau père et à cette grande famille de la maffia. Ils avaient même

une banque, où Tonia m'apprit qu'on y blanchissait de l'argent sale. Sur le moment, je ne compris

pas ce que cela voulait dire, mais par la suite j'ai voulu savoir ce que cela signifiait, de l'argent sale.


La visite de cette ville me fatigua énormément, je n'étais plus habitué à supporter toute cette

agitation, tous ces mouvements de gens et de voitures bruyantes et polluantes. J'ai demandé que l'on

parte vers un endroit un peu plus calme, afin de m'y reposer de cette mauvaise fatigue. Tonia

demanda à son parrain, Hans Fridman, qu'il nous invite dans sa villa qui était à quelques kilomètres

de Lausanne, sur le bord du lac Léman.


Nous quittâmes cette ville et nous montâmes sur un bateau pour nous rendre chez cet homme qui

dirigeait les affaires de mon nouveau père. Je fus séduit par cet homme. C'était un homme très riche,

mais cette richesse était une récompense méritée. Il avait aidé et sauvé tant de pauvres juifs pendant

la guerre. Plusieurs fois il risqua sa vie pour sauver celle des autres.

Je n'étais jamais monté en bateau sur un grand lac, ce petit voyage fut pour moi une nouvelle

découverte qui me combla de joie et de bonheur. Tonia était ravie de me voir découvrir les beautés

de la Suisse. Le bateau filait lentement sur cette immense nappe d'eau, calme et reposante. Ce jour là,

je découvris les villages au bord du lac et les merveilleux

paysages.


Je découvris et apprécia le moindre petit mouvement des choses, du naturel et de l'artificiel. Toutes

ces découvertes, c'étaient des trésors de la nature, que la vie m' avait caché jusqu'à ce jour, parce

que mes yeux ne devaient pas être dignes de les voir.

Cette beauté là, je pensais que pour l'apprécier et la savourer pleinement, il fallait être né dans un

milieu de nantis. Le bateau s'arrêta à Nyon. La famille Anatolièvna se rendit à la villa de Hans

Fridman. La femme de Hans était une Sud Américaine, elle avait tenté d'assassiner un membre du

gouvernement de son pays en 1959, parce que son père avait été fusillé pour rébellion. La fille du

révolté voulut venger son père, mais elle faillit très vite y perdre sa vie. Par chance, Hans, l'homme

d'affaire passait par là, ainsi il put la sortir de son infecte prison où elle attendait que l'on vienne la

chercher pour lui faire payer ce crime qu'elle avait commis.


Page 47 - Une nouvelle famille - Chapitre 3 -


Le chef de la police étant un être très corrompu et aimant l'argent, il accepta de remettre cette jeune

femme à son ami Hans. Hans Fridman était un homme au grand coeur, il n'hésitait pas à sauver des

vies humaines quand il le pouvait. Sa belle épouse s'appelait, Anita Cordobès. Dès que je suis arrivé

à la villa, immédiatement elle me prit dans ses bras elle me réserva un accueil très chaleureux. La

veille, Tonia lui avait téléphoné et raconté mon passé. Cette femme avait eu elle aussi une enfance

misérable, et la faim fut très souvent son principal et redoutable ennemi. La femme de Hans nous

prépara un somptueux repas qu'elle fit avec de la nourriture de son pays.


Quand je suis entré dans la grande salle à manger, je fus émerveillé de découvrir tant de luxe et de

richesse. Chez mes nouveaux parents tout était beau, mais le luxe n'y était pas si aveuglant. C'était

un luxe très discret et presque invisible. Cette soirée avait été organisée en mon honneur. J'étais un

nouveau membre de la famille d'Alexandre, on fêtait mon entrée de cette grande famille.

Nous fetâmes joyeusement cet événement. Après le repas nous avons chanté et dansé jusqu'à deux

heures du matin. Le lendemain matin, nous quittâmes la villa de Hans Fridman, pour aller à Zurich,

où d'autres amis nous attendaient et désiraient faire ma connaissance.


Quand je suis arrivé à Zurich, on me présenta à madame Ciferman, la directrice d'un grand atelier

de couture. Ma nouvelle maman était une très grande artiste, elle dessinait des modèles de

vêtements pour femmes et pour enfants. Tout ce qui était fabriqué dans cet atelier, partait pour les

Amériques, pour y être vendu à de riches bourgeoises. Nous sommes restés plus de deux heures à

visiter ce magnifique atelier de confection. Alexandre avait l'intention de me faire connaître tous les

membres de sa famille qui vivaient en Suisse. il dut appeler un médecin de toute urgence, parce que

je me suis évanouis et j'ai sombré quelques minutes dans un semi coma.


Je venais de sortir de l'hôpital, et déjà on m'entraînait, de ville en ville, où on mangeait et buvait

plus que de raison, alors qu'une longue période de repos m' avait été prescrite par un docteur. Le

médecin constata que ce n'était pas grave. il me prescrivit trois semaines de repos forcé. Nous

sommes rentrés à Menton pour que je puisse me reposer. Pendant trois semaines, personne ne vint

nous rendre visite, à la villa Nina. Nina : c'était le petit nom de la maman de mon nouveau père.

Alexandre aimait sa chère et tendre mère, ainsi que son père.


Les deux amours de sa vie n'étaient plus de ce monde, mais il les sentait toujours présent près de lui.

Parfois il leur parlait et leur disait des mots tendres. Alexandre vit le jour en 1897, dans le fin fond

de la Sibérie, pas très loin de la Mongolie. Ses parents descendaient des mongoles, ils avaient

conservé la physionomie de leurs lointaines origines.


Page 48 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


A cette époque-là, ils étaient au service d'un prince, le prince Antipova. Cet homme issu de la haute

noblesse était conseiller politique du Tzar Nicolas 2. La famille Anatolièvna vivait très

misérablement dans une grande maison, faite de bois et de terre séchée. Le père soignait les

animaux et cultivait la terre les mois d'été.


L'hiver, il s'occupait à l'atelier où il y réparait des objets d'art et des meubles anciens, ainsi que des

tableaux, des toiles de maîtres et des poteries anciennes. Le père d'Alexandre avait un don pour la

restauration d'objets d'art, il le transmit à son fils unique. Alexandre exerçait un peu ce beau métier,

sur la Côte d'azur et en Italie, où il avait de nombreux et très riches clients. Au début du siècle, dans

la période où il n'était encore qu'un enfant, un jour il sauva la fille du prince Antipova, qui se noyait

dans le lac, près du palais où vivaient ses maîtres. Ce sauvetage fit de lui un héros, et il devint le fils

héritier du prince Antipova.


Alexandre profita de ces quelques journées de repos me raconter une toute petite partie de l'histoire

de sa vie. Ensemble, nous sommes aller faire quelques ballades en bateau, où l'air marin me fit

énormément de bien. Après trois semaines d'un bon et sain repos, je pus reprendre une vie normale

et me refondre dans le rythme de la vie des membres de ma

nouvelle famille.


Après avoir accumulé une énorme quantité d'énergie, je sentis le besoin de me dépenser

physiquement pour redonner un peu de vitalité à tous mes muscles qui avaient un peu souffert

depuis quelque temps. Alexandre et Otto faisaient presque tous les jours plus de dix kilomètres de

course à pied à travers le maquis de l'arrière pays, dans des endroits très

montagneux et abrupts.


Quand ils revenaient, je constatais que physiquement ils semblaient très épuisés de cette longue

virée. Qu'avaient-ils fait comme exercices physiques pour rentrer dans un tel état? Je pensais que

moi aussi je pouvais m'engager dans leur expédition sportive matinale. Pour cela j'allais devoir

m'acheter tout l'équipement sportif qui était indispensable pour me lancer dans ce genre de raide.

Ma première grande sortie fut très laborieuse, parce que mes muscles n'avaient pas été préparés

pour ce genre d'exercice physique. On m' avais vivement déconseillé d'aller courir sur les sentiers

couverts de pierres et de racines, sans s'être soigneusement préparer les muscles des jambes. Têtu et

obstiné, je n'écoutais personne.


Comment un jeune homme grand et vigoureux comme moi, aurait-il pu être distancé après trois

kilomètres de course? Mes compagnons avaient plus de soixante ans, et c'était là un très sérieux

handicap. Cette expédition sportive de course de fond en terrains très accidentés me valut trois jours

de repos forcés, car il me fut impossible de mettre un pied au sol. On dû

faire venir un médecin et un masseur pour me décontracter les muscles meurtris par tant d'efforts.

Une semaine après, je récidivais et dévorais plus de dix kilomètres dans la montagne.


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Mais cette expédition là, n'eut pas le même effet que la précédente, parce que le lendemain matin, je

pus me lever et marcher sans trop de problèmes. Cette orgie d'efforts physiques devait prouver à mon

nouveau père que ma santé et mon moral étaient excellents. Ma dette envers cet homme

exceptionnel qui m'avait arraché à mon triste milieu, elle était énorme. Que pouvais-je faire pour me

montrer digne de sa confiance et de sa générosité?


J'avais envie de lui dire : "Regarde, mon beau papa, regarde bien le drogué que tu as sorti de l'enfer

psychiatrique, maintenant il veut vivre en homme responsable et non plus comme un lâche qui a

peur de la vie". Pour remercier tous les membres de ma nouvelle famille, je devais me battre

ardemment et construire une forteresse pour y installer mon bonheur afin que personne ne vienne

tenter de m' arracher à cet univers de bonheur. Durant plusieurs jours, je me suis entraîné avec mes

deux joyeux compagnons. Tonia nous suivit, elle aussi, mais en ayant prit soin de ne pas faire la

même erreur que moi.


Sa grande résistance physique m'étonna, elle semblait souvent moins fatiguée que moi, tout en

faisant les mêmes efforts. Le matin, je courais dans la montagne, et l'après-midi, je passais plus de

deux heures dans la salle de culture physique de la maison. Après m'être bien préparé physiquement

et mentalement, je pus me rendre utile dans la société. J'ai demandé à Otto, le bon prêtre, de me

prendre avec lui dans son association d'aide aux enfants malheureux et abandonnés.

Presque tous les jours de la semaine, il partait après le déjeuné et ne rentrait pas avant dix heures

du soir. Rendu et épuisé, il s'asseyait dans la cuisine afin que Rosetta lui serve le repas qu'elle avait

préparé spécialement pour lui. Son visage buriné et au teint hâlé exprimait la joie de vivre. Il sortait

de son cartable de cuir des billets de banque et des chèques, puis les comptait plusieurs fois pour

savourer la réussite de sa journée.


Otto allait saluer de nombreux et très riches bourgeois, français et italiens. Il choisissait ses relations

en fonction de leurs âges et fortunes. Les impotents qui ne pouvaient plus aller à la messe, il priait

avec eux et écoutait leurs histoires de riches qui ne savaient que faire de leur richesse.

Ces gens n'avaient plus de santé, mais ils avaient de l'argent qui était le bienvenu pour aider les

pauvres. Je pensais qu' Otto devait me faire connaître son univers de pauvreté, où il y soulageait et

sauvait des enfants que l'on torturait, frappait et leur rendait la vie impossible.


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Cette tâche que lui avait confiée Alexandre, faisait de lui un homme heureux. Il n'était plus

officiellement prêtre ouvrier, mais il faisait comme s'il n'avait jamais quitté l'église. Son église, à

lui, c'était son association d'aide aux enfants malheureux. Il y en avait tellement à cette époque, en

France et en Italie. Je désirais me lancer dans cette aventure, je voulais aider de toutes mes forces,

mon ami le prêtre, parce que la pauvreté n'avait aucun secret pour moi. Cette dame misère, elle

m'avait tant aimé et serré dans ses bras d'acier, à m'en briser les os. J'avais un compte à régler avec

elle.


Il y avait des enfants qui étaient arrachés à des familles où le père buvait plus que de raison.

Malheureusement et trop souvent, le pauvre Otto arrivait trop tard. L'enfant était mort de faim et

d'avoir été maltraité. Je connaissais très bien cet univers impitoyable des enfants maltraités. Au

début des années soixante, je fis la connaissance d'un jeune blouson noir qui avait un père qui

buvait et maltraitait ses enfants. Un jour, j'ai surpris le père de mon ami frappant avec une ceinture

en cuir un enfant de trois ans. L'enfant protégea son beau petit visage, il se mit à genoux, et sans

pleurer il attendit que son père cesse de le frapper.


Quand je vis cette scène de violence, j'eus envie de prendre l'enfant et de l'emmener avec moi afin

qu'il échappe à la brutalité de ce père alcoolique. Je n'acceptais pas cette lâcheté et cette violence

ignoble, j'ai décidé de protéger les enfants. Quand j'apprenais qu'un enfant était battu par son père, j'

intervenais avec les membres de ma bande, et je menaçais le bourreau de représailles. Pour aider les

enfants battus, Otto avait à sa disposition une trentaine de bénévoles. C'étaient des retraités

disponibles et très compétents.


On ne pouvait pas confier ce genre de travail à n'importe qui, car il fallait connaître le milieu où

vivait ces pauvres petits êtres battus et privés d'affection. La police était souvent débordée de

plaintes, mais elle acceptait toujours un bon coup de main venant de membres d'associations

humanitaires. Les bénévoles étaient des anciennes assistantes sociales, des

psychologues et des pédiatres ayant travaillés dans des hôpitaux aux services des enfants. Il y avait

même des juges pour enfants dans cette association. Tous les bénévoles entretenaient de bonnes

relations, car ils aimaient les missions qu'Otto leur confiait.


Je fus engagé comme assistant dans l'association. Un matin avec Otto, nous montâmes dans la deux

chevaux et partîmes en Italie, en passant par le col de tende. Ce jour-là, nous sommes allés dans un

village, à quelques kilomètres de Cuneo, pour y retirer un enfant à son père, parce que des voisins

l'avaient dénoncé à la police. L'enfant était enfermé dans un petit bâtiment en bois, là où vivaient les

cochons. Le pauvre petit, il hurlait, parce que son père le privait de nourriture et le frappait.


Page 51 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


La police n'osait pas se mêler de cette affaire, parce que le père était un officier de police bien noté.

On confia cette mission à Otto, le prêtre ouvrier, que l'on connaissait dans la région pour l'action

qu'il menait envers les enfants battus. Quand nous sommes arrivé chez le policier qui possédait une

petite fermette avec quelques animaux, nous l'avons trouvé assis au bout d'une grande table de

ferme, il finissait de boire une bouteille de vin rouge.


L'homme ne semblait pas saoul, mais son visage était bizarre et hagard. Il était grand et devait avoir

dans les trente cinq ans. Il traversait une période très difficile, car sa femme était partie avec son

meilleur ami policier pour aller vivre à Turin. Cette séparation l'avait profondément perturbé, alors

il en vint à se venger sur son propre fils qui n'avait que sept ans. L'homme avait appris qu'un prêtre

viendrait lui rendre visite pour tenter de le raisonner afin que son enfant soit rendu à sa mère.

Otto réussit à le raisonner, et il n'opposa aucune résistance. L'homme lui dit : "Je ne vais quand

même pas me battre avec un prêtre. Je suis un lâche, mais pas à ce point tout de même".


Il nous ordonna de libérer l'enfant et d'aller au diable rejoindre sa femme. Il la méprisait et menaçait

de la tuer si elle ne revenait pas. Nous avons délivré son fils qui semblait être à bout de force, nous

l'avons confié à sa pauvre mère. Pour cette famille, ce drame se termina bien. Souvent, il arrivait

qu'un père s'enferme dans sa chambre, avec un ou plusieurs enfants. Quand la police arrivait, il

menaçait de tuer tous ses enfants, si sa femme qui l'avait abandonné ne revenait pas rapidement.

Ce genre de lâcheté me révoltait, je me demandais comment un homme pouvait agir ainsi. La

société était ainsi faite, débordante et pleine de cruauté, parsemée d'injustices que des humains

répandaient sur d'autres pour les asservir et les humilier afin d'assouvir leur féroce appétit de

pouvoir et de domination.


Partout où nous allions, on connaissait Otto, le prête ouvrier, que l'on

appelait affectueusement, toto. Dans le Nord de l'Italie, il y avait beaucoup de familles qui traitaient

bien leurs enfants.

Je devinais quand un enfant était heureux dans sa famille, parce que ses petits yeux pétillaient de

bonheur. Il était propre sur lui, et sa maman chantait dans la maison. Il m'arrivait aussi d'entrer dans

des maisons où c'était le contraire. La mère était acariâtre et son mari râlait dans sa chambre car ce

jour-là, cuvant son vin, il n'avait pu se rendre à son travail.

Discrètement, Otto et moi nous regardions si les enfants n'avaient pas de traces de coups sur le

visage et les bras. Si ces pauvres malheureux en portaient, aussitôt on intervenait pour les éloigner

de leur enfer familial.


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Quand la police venait avec une assistante sociale dans ces familles à problèmes, souvent cela

tournait au drame. Ces gens ressentaient comme une sorte d'humiliation quand on entrait dans leur

intimité. La présence d'un prêtre les rassurait et les mettait en confiance. Dans ces cités dortoirs du

Nord de l'Italie, on y découvrait aussi la délinquance, les alcooliques, les

enfants violés et torturés, ou loués pour quelque temps pour payer des dettes. Dans toute cette masse

d'ouvriers mal payés, quelques uns réussissaient à s'en sortir et à s'élever dans la société. Mais ils

n'étaient pas très nombreux. Cette misère là, je l'avais connue, et pour ne plus en souffrir, j'avais

décidé de mettre fin à ma misérable existence.


En cette année 1965, Otto m' apprit beaucoup de choses de la vie, je fus pour lui un très bon

serviteur des pauvres. Quand j'étais enfant, mon vrai père, le comte de Monchavet m'emmenait

souvent rendre visite à de très pauvres ouvriers agricoles . C'étaient des journaliers qui avaient bien du

mal à nourrir leurs enfants. Afin de soulager leur misère et leur détresse, il leur donnait quelques

billets de banque et de la nourriture. Otto avait été un très bon prêtre ouvrier avant la guerre, mais

celle-ci avait un peu gâté sa passion et son esprit. Il s'en était pris à Dieu, en le rendant responsable

de cette odieuse guerre.


Il s'enfermait souvent dans sa chambre pour prier pendant des heures. Quand il en ressortait son

visage était complètement décomposé par la souffrance. Il devait prendre sur lui toutes les cruautés

de la terre que l'on faisait subir à certains humains. Otto était un très grand serviteur de Dieu, mais il

avait ôté la main de la sienne, tout en marchant à côté de lui, en espérant

qu'un jour ils redeviendraient de bons amis. Quand il sortait de sa chambre, il était triste et

désespéré. Tonia et moi on lui disait : "Ton Dieu n'a pas répondu aux questions que tu lui as

posées". Aussitôt il se mettait à éclater de rire, et nous partions ensemble sur les terrains de boules

pour nous défouler.


Il adorait Tonia, comme si elle avait été sa propre fille. Elle l'appelait, papa toto. Il n'aimait pas,

mais il la prenait dans ses bras, l'embrassait et tournait jusqu'à en tomber parterre sur le derrière.

J'aimais lui dire que la cuisinière Rosetta était sa petite amie, car elle était toujours au petit soin

pour lui. Cette villa Nina, c'était vraiment le paradis sur terre, car toutes

les personnes qui y vivaient s'y sentaient unies et heureuses.


Quand on voyait la voiture du père Otto sortir de la villa, accompagné de Norbert et Tonia, on

devinait que l'équipe humanitaire partait pour une nouvelle mission, et que quelque part il y avait

des enfants à sauver d'urgence. Souvent, ils partaient visiter des orphelinats, dans le midi de la

France, où dans le Nord de l'Italie. Le soir en rentrant, Otto s'arrêtait chez des amis qui lui avaient

téléphonés la veille. On avait de l'argent à lui remettre en main propre. Ses amis

désiraient aussi que le prêtre les bénisse pour cet acte de générosité.


Page 53 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Tonia n'appréciait pas leur comportement. Mais, le brave Otto les avait habitués à cela, en espérant

que ces gens fortunés le feraient venir plus souvent et lui donneraient toujours plus d'argent pour

aider les pauvres. Cet homme d'église était intelligent et rusé, et il connaissait toutes les combines

pour collecter beaucoup d'argent. Il y avait tant de pauvres à aider dans leur univers de misère, il

fallait indéfiniment collecter des fonds pour satisfaire la demande. Souvent, nous rentrions tard dans

la nuit, la voiture était surchargée de vêtements et de jouets pour les enfants. Nous chantions tous

les trois des chansons idiotes que je composais pour nous détendre de cette journée passée loin de

notre beau paradis.


Cette détresse humaine, nous la combattions ardemment, nous nous sentions beaucoup mieux en

réintégrant notre univers doré. Tonia et moi nous nous rendions souvent dans un petit village près de

San-Remo, nous y passion la journée avec un petit garçon. Je lui avais sauvé la vie en l'arrachant

des bras de son père qui voulait le jeter du haut d'un pont. Le petit garçon s'appelait Angelo, c'était

un adorable gamin de cinq ans, un véritable petit ange de douceur et de malice. J'avais réussi à le

placer chez son oncle en espérant que celui-ci l'adopterait un jour.


Le petit Angelo se montra si affectueux et attachant, que son oncle et sa tante ne tardèrent pas à

l'adopter. Quand nous arrivions chez eux, c'était la fête pour toute la journée. Angelo se précipitait

sur moi, je lui couvrais le visage de baisés . L'enfant n'avait pas oublié que si je n'étais pas intervenu

rapidement, il ne serait probablement plus de ce monde. Il adorait Tonia, et il admirait ses beaux

yeux légèrement bridés qui le fascinaient. Ce gamin qui était curieux de tout ce qui l'entourait, il

nous posait une multitude de questions.


J'aurais aimé l'adopter cet enfant, mais je n'étais pas majeur. Les journées passèrent, je me suis lassé

de partir avec Otto, où chaque jour je devais pénétrer dans son univers de pauvreté humaine. Je

donnais un peu de bonheur à ces pauvres enfants, je collectais beaucoup d'argent pour essayer de

guérir leurs plaies. Ce travail mais me rendit triste et insatisfait.


Je pensais avoir trouvé un bon emploi en m'investissant dans cette association, mais toute cette

misère me rappelait tant de mauvais souvenirs. Otto me conseilla vivement de réfléchir avant de

quitter ce bel emploi, et de prendre un peu de repos. Il me proposa de m'intéresser aux affaires de

mon nouveau père. Alexandre possédait un grand atelier de réparation d'objets d'art aux environs de

Cuneo en Italie. Quelques fois le matin il partait de bonne heure.


-- Je vais visiter des chantiers dans la région, me disait-il".

Mais il allait tout simplement visiter des villas de gens très riches, qui possédaient de magnifiques

oeuvres d'art. Il partait pour y inspecter les meubles anciens de grandes valeurs et les tableaux de

grands peintres. On lui demandait de les expertiser ou de les restaurer quand cela était nécessaire.


Page 54 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


En 1905, son père Boris commença à apprendre à son fils le beau et noble métier qu'il exerçait

l'hiver. Il devait s'occuper dans cette grande période de froid rigoureux, car la terre gelée ne pouvait

être travaillée.

Comme son maître ne pouvait pas le nourrir lui et sa famille, et cela à ne rien faire, alors il lui

confiait quelques travaux de menuiserie. Un jour, voyant que son ouvrier se montrait très habile de

ses mains, il lui confia des meubles anciens à réparer, afin de pouvoir les revendre pour en tirer un

bon prix. Le prince Antipova payait très cher des artistes, à St Pétersbourg,

pour que ceux-ci restaurent toutes sortes d'objets d'art. Un jour, il eut l'idée d'en confier une grande

partie à cet ouvrier paysan, qui semblait être doué, lui aussi pour ce genre de réparations.

Le père d'Alexandre ne connaissait pas la valeur du travail qu'il exécutait, donc il ne réclamait

jamais d'argent pour cet ouvrage spécial. Dès l'âge de cinq ans, le petit Alexandre se posta à côté de

son père, il y resta immobile, les yeux grands ouverts, il regarda et mémorisa les moindres gestes de

l'artiste au travail, et cela pendant des heures et des jours.


Un jour, son père lui dit : "Mon fils, tu observes mon travail depuis longtemps, maintenant, toi aussi

tu vas apprendre à réparer des objets". Le petit Alexandre embrassa son père pour le remercier.

L'enfant n'avait à aucun moment osé lui avouer son désir de devenir apprenti, mais il présentait

qu'un jour viendrait où il lui demanderait de l'imiter et de l'aider dans son travail d'artiste. Ce jour-là

arriva enfin, et sa joie fut immense. Ivre de bonheur, il sortit de l'atelier pour aller annoncer la bonne

nouvelle à sa mère. Quand elle le vit se précipiter vers elle, en sautillant et trépignant de joie, elle

devina que son enfant allait pouvoir aider son père.


Elle le prit dans ses bras pour le serrer très fort contre son coeur, car elle était contente et partageait

son immense bonheur. Puis il partit en criant pour annoncer la bonne nouvelle aux gamins de son

village, parce qu'il se sentait si fier que son père lui confit maintenant des réparations d'objets d'art.

Alexandre avait une très grande passion pour ce beau métier, il

s'était aménagé un bel atelier où l'on y formait de futurs grands artistes.


En 1955, il entreprit de peindre de faux tableaux, des oeuvres exécutés par de très grands peintres. Il

les vendit très chers afin de financer le lancement de son association d'aide aux enfants maltraités.

Un matin, il m'emmena avec lui, il devait se rendre chez un client qui habitait à côté de Monaco. Ce

client était le frère d'un ancien dictateur d'Amérique du Sud, et dans sa villa il y avait un immense

portrait de famille qui représentait ses parents. La toile était déchirée sur plus de vingt centimètres.

Alexandre lui demanda ce qui s'était passé.


Page 55 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Le client lui répondit que sa femme avait lancé un objet sur la toile pour assouvir sa colère. Le

couple se disputait fréquemment, car la femme était jalouse et reprochait à son mari de la tromper

ouvertement avec des jeunes filles, rencontrées sur les plages de la région. Nous avons décroché le

tableau et nous sommes partis en riant tous les deux. L'homme était très fortuné, il n'avait vraiment

pas le physique d'un séducteur de jeunes filles. Il était laid et vêtu

comme un vieillard. En arrivant à la maison, Alexandre me raconta, qu'avec l'ancien dictateur, ils

avaient fait de nombreuses affaires.


Hans, le banquier de Lausanne, avait blanchi de l'argent malhonnêtement gagné par le dictateur

quand il gouvernait son pays. L'argent provenait d'un trafic de drogue et d'armes. J'étais inquiet de

cette soudaine révélation, j'ai demandé à Alexandre pourquoi il fréquentait et faisait des affaires

avec ces gens-là. Il m'expliqua longuement la raison de cette étrange

fréquentation de ce milieu. En 1945, l'année où il connut et épousa Antoinette Dubois, il dut se

trouver un endroit sûr

pour s'y cacher afin que les hommes de mains envoyés par Staline, ne puissent jamais l'atteindre. A

Paris, il se présenta à la police pour réclamer aide et protection.


On lui dit que la police française était débordée et devait s'occuper en priorité des individus qui

avaient collaboré avec les nazis. Sachant que la police ne pouvait lui être d'aucune utilité, il dut se

débrouiller seul et organiser lui-même sa protection. A partir de ce jour-là, il dut fréquenter le milieu

de la maffia, car c'était la seule organisation qui fut capable de l'aider efficacement. La maffia

l'employa et le protégea aussi bien que le chef d'état d'un grand pays.

Ces huit années de protection lui coûtèrent une fortune, mais il paya sa dette et dû rester dans

l'organisation au risque d'y perdre la vie s'il la fuyait sans l'accord de ceux qui l'avaient aidé. Quand

je l'ai rencontré en 1965, cet homme vivait en quelque sorte enfermé dans une grande prison dorée.


Cette vie là, il l'avait acceptée car il ne voulait pas perdre les membres de sa famille qui était son

unique raison de vivre. Le milieu parvint à lui offrir les moyens de s'enrichir légalement, et le

protégea aussi de la police. Puis l'organisation fut très généreuse avec son ami Otto, le prêtre.

Elle finança son association qui avait tant besoin d'argent pour aider les pauvres malheureux petits

enfants Italiens que l'on maltraitait. Ils financèrent aussi son association d'aide aux drogués. Ils le

firent uniquement pour se donner bonne conscience et pour réparer les dégâts que la drogue causait

aux pauvres paumés qui en consommaient abusivement. Il n'essaya pas de s'enfuir de sa prison,

parce que c'était un homme d'honneur qui ne pouvait pas cracher au visage de cette organisation qui

lui avait sauvée la vie à plusieurs reprises. Avec cet homme extraordinaire et exceptionnel, je me

sentait vraiment en sécurité.


Page 56 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Avant de le rencontrer, j'avais rêvé qu'un jour je ferais la connaissance d'un homme comme lui. Mon

vrai père, le comte de Monchavet, lui aussi était un être exceptionnel, mais je ne pus profiter très

longtemps de sa compagnie. Si Alexandre avait été foncièrement malhonnête et avait abusé de la

naïveté des humains pour faire fortune, je l'aurais dénoncé à la police et je me serais enfui très

rapidement. J'avais été un voyou et un voleur, mais je le fus dans l'unique but de me venger de cette

société qui me piétina et m'humilia sans me donner la moindre petite chance. Ce nouveau père allait

peut-être pouvoir m'aider à récupérer mon héritage et mon titre de noblesse. Mais avant de remettre

en marche la lourde machine judiciaire, je devais tenter de conquérir le coeur de ma mère. Elle

demeurait à Nyon, en Suisse.


Je me disais que peut-être qu'en me voyant devenu un grand et beau jeune homme, qu'enfin elle se

montrerait plus conciliante et elle m'accepterait dans sa vie. Je lui ai envoyé plusieurs lettres avec

des photos de moi et des membres de ma nouvelle famille. J'avais hâte de recevoir de ses nouvelles.

Comment vivait-elle, et dans quel état de santé se trouvait-elle?. C'étaient des questions, dont je ne

cessais de me poser et qui demeuraient malheureusement sans réponse.


Ce grand silence, je le perçus comme un échec, j'ai compris que ma mère n'avait pas changé. Pour

me consoler de mon chagrin, Tonia me dit que ma mère ne pouvait pas m'avoir oublié, parce que un

tel oubli, cela n'était pas possible et pas humain. Elle était persuadée que cette femme qui se

montrait profondément insensible et cruelle envers son fils, elle ne pouvait réellement ni l'ignorer ni

le détester. J'étais un enfant issu de sa chair, j' étais le fruit d'un grand amour perdu.

Elle aimait pour l'éternité, le comte de Monchavet, bien que sa vie fut éteinte. Alexandre me

conseilla d'oublier ma mère pour un moment. Il me proposa d'organiser deux mois de vacances avec

Tonia et quelques amis. Tonia et moi, nous ne restâmes pas très longtemps à nous comporter comme

n'étant que frère et soeur.


J'aimais une jeune femme qui était libre et pleinement responsable de sa vie. Elle avait de vrais

parents, qui s'aimaient passionnément et respiraient la joie de vivre, ils respectaient l'indépendance

de leur fille et se montraient si modernes dans leurs pensées et leurs goûts des choses de la vie.

Certains parents abusifs emprisonnaient leurs enfants dans leur vie, et

inconsciemment ils les faisaient souffrir en les privant de liberté.


Page 57 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Ces parents possessifs et trop autoritaires, ne faisaient qu'engendrer de graves problèmes, et des

conflits naissaient et brisaient les liens familiaux. Souvent, je regardais maman Toinette et sa fille,

j'avais l'impression d'être en présence de deux soeurs. Elles étaient très liées et s'entendaient à

merveille. Elles parlaient fréquemment toutes les deux, de haute couture, elles passaient des heures

ensemble dans leur atelier où elles chantaient et partageaient leur amour de la vie. Les vacances

approchèrent à grands pas, et je dis à Tonia : "Tu devrais faire venir ta cousine Françoise et ton ami

Rénato l'Italien".


C'étaient des jeunes de notre âge, nous avions envie de nous amuser et de profiter pleinement des

vacances. Mais pour en jouir pleinement il nous fallait de la compagnie. Françoise était la nièce de

notre maman Toinette. Michèle Dubois, sa soeur, épousa un menuisier en 1943, Armand Leconte.

Françoise était leur fille unique. Ses parents bénéficièrent de la générosité d'Alexandre, qui leur

acheta une fabrique de meubles en Normandie. Tonia me dit que la cousine n'était pas heureuse avec

ses parents. Ils ne s'entendaient pas. Souvent, elle fuguait et venait se réfugier à Menton pour

pleurer dans les bras de sa cousine. Elle me montra des photos de cette jeune fille.


J'ai constaté que c'était une jeune femme, mignonne et très coquette. Trouvant la cousine ravissante

et séduisante à souhait, j'ai demandé à Tonia de l'inviter à venir passer ses vacances en notre

compagnie. Tonia lui téléphona et elle accepta aussitôt de venir. Elle n'avait aucun projet en vue.

Trois jours après, nous allions l'accueillir à l'aéroport de Nice. Quand je la vis, je reçus un choque.

La cousine ne ressemblait pas aux photos que Tonia m'avait montré.


Cette jeune fille qui descendit de l'avion, elle était un peu boulotte, ses cheveux gras et mal coiffés

volaient au vent, elle présentait un visage livide et d'une tristesse épouvantable. Cette jeune femme

indésirable ne pouvait que gâcher nos vacances. Cette longue période d'amusement, on se

l'imaginait magnifique et inoubliable. On eut envie de la renvoyer dans sa Normandie, d'où elle

venait afin d'y cacher son physique hideux qui semblait enveloppé d'un immense chagrin, dont on

en ignorait la cause. Nous devions faire face à cette fâcheuse situation.

Cette jeune femme avait des problèmes de coeur, elle avait besoin d'aide, elle espérait probablement

que Tonia lui ferait oublier son chagrin d'amour. Tonia alla à sa rencontre et la prit dans ses bras et

l'embrassa, en lui disant : "Comme tu as changé, ma pauvre chérie. Je te retrouve aujourd'hui, si

différente et si accablée de malheur".


Page 58 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


La cousine fondit en larmes, elle nous dit d'une voix tremblotante : Mon fiancé m'a quitté à Noël, et

depuis plus rien ne va pour moi. Ma vie est devenue un véritable enfer". Voyant qu'elle avait besoin

d'être réconfortée, nous nous sommes empressés de la consoler, nous lui avons promis de l'aider à

anéantir cet immense chagrin d'amour. Tonia promit de faire le nécessaire pour la rendre de nouveau

heureuse. Je compris qu'il y avait beaucoup de travail en perspective pour transformer cette pauvre

fille qui avait subie les outrages d'un amour contrarié.


Nous avons du attendre qu'elle soit en condition pour faire venir l'ami, le bel Italien de Milan. J'ai

longuement réfléchir afin de trouver une idée pour rendre cette jeune fille de nouveau très

séduisante. Rénato était un grand et beau garçon qui avait pour père un très riche industriel de

Milan.

Pour ce jeune homme exceptionnel on ne pouvait pas lui présenter une horrible et disgracieuse

jeune fille accablée de chagrin, pour passer ses vacances en sa compagnie. Je dus m'investir à fond

dans cette mission de remise en état du physique de cette cousine de Normandie.


Avec l'aide de Tonia, on lui organisa des séances de gymnastique et de natation, ainsi que de la

marche à pied. Nous avons ajouté à ce traitement draconien, un gros régime alimentaire, fait de

légumes verts et de poissons. En moins de dix jours, elle fondit de sept kilos, la cousine. Tonia lui

confectionna de beaux vêtements à la mode, et maman Toinette lui découvrit une coiffure de déesse

qui allait très bien avec son beau visage de blonde aux yeux bleus.


La métamorphose fut rapide et remarquable, nous fûmes tous très fiers d'avoir réussi à redonner

goût à la vie à cette jeune fille désespérée. La vie dans ma nouvelle famille me comblait de bonheur

et d'amour, j'avais l'impression d'avoir toujours vécu avec ces gens qui m'avait sorti de ma misérable

existence. Ce grand bonheur aurait été sans nuages si ma

mère avait daigné répondre aux nombreuses lettres que je lui envoyais. Mes journées étaient

merveilleuses, mais mes nuits devenaient un véritable cauchemar. Les souvenirs de mon passé ne

cessaient de venir me harceler et me tourmenter.


Mes rêves horribles me rappelèrent que l'amour d'une autre mère, cela ne pourrait pas remplacer

celui de la femme qui m'avait donné la vie. Elle m'avait gardé dans son ventre durant neuf mois.


Page 59 - Chapitre 3 - Une nouvelle famille


Je voulais oublier mes mauvais souvenirs, je ne le pouvais pas. Après avoir redonné goût à la vie à

la cousine Françoise, nous pûmes faire venir le beau Rénato, qui se languissait de faire sa

connaissance.

Le père de Rénato était aussi un parrain de la maffia, il cachait cette activité derrière des usines qu'il

exploitait dans le Nord de l'Italie. Tonia me dit que cet homme vint à la villa Nina, un mois avant

ma sortie de l'hôpital de Nice, car il avait un grave problème à régler avec son père. Quand il arriva,

il provoqua une immense agitation. A chacune de ses visites, il apparaissait accompagné de trois

gardes du corps qui étaient armés jusqu'aux dents, et d'un cortège de trois longues voitures

américaines noires qui renfermaient dans chacune d'elle quatre hommes importants de son milieu.


Il entra dans la salle à manger accompagné d'un seul garde du corps, qui ne cessa durant tout le

repas de s'agiter et de tourner autour de la table. Tonia me raconta l'histoire de la vie du père de

Rénato. Ce Monsieur s'appelait, Gino Contini, c'était un petit homme trapu qui naquit au début du

siècle, au sud-ouest de la Sicile, dans un tout petit village où vivaient assez misérablement des

familles d'ouvriers paysans. Ses parents étaient des journaliers qu'exploitaient les riches possédants

de la région.


Ce petit homme, quand il arriva à l'âge où les humains de son milieu devaient travailler pour vivre,

il ne supporta plus de voir ses parents trimer comme des bêtes pour des salaires qui ne leur

permettaient pas de manger tous les jours à leur faim. Il mit son baluchon sous son bras et s'en alla

vers la grande ville de Palerme, où l'attendait un ami de son village. Dans cette ville, il ne savait pas

ce qu'il trouverait comme travail. Mais pour lui sa vie n'y serait certainement pas plus mauvaise que

dans son petit village où les exploiteurs y régnaient en maîtres tyranniques.

Son ami s'était associé avec un voyou qui protégeait deux pauvres filles, des prostitués qui s'étaient

elles aussi enfuies de leurs villages où il n'y avait pas de travail pour elles.


Dans les années vingt,

dans cette île, le travail ne courrait pas les rues pour les jeunes hommes, ils devaient partir vers les

Amériques pour s'y faire une place au soleil. Le petit Gino, lui, il n'aimait pas les voyages. Il préféra

rester sur son île afin de s'y battre pour se faire une vie meilleure que celle de ses pauvres parents.

Il n'était pas grand, certes, mais il sut très vite se faire respecter par plus grand que lui. Son ami

avait les muscles et lui le cerveau. Il se dit que tous les deux ils pouvaient former une belle équipe

de petits souteneurs. Ils commencèrent avec deux filles en 1918, et quelques années plus tard, ils

contrôlaient la ville entière.


Page 60 - Chapitre 3 - Une nouvelle famille


Pour gagner plus d'argent, ils se mirent à raquetter les entrepreneurs et les commerçants de la ville

et de la région, puis ils magouillèrent avec les politiciens. Ils construisirent une véritable petite

organisation, et se lancèrent dans des affaires de grandes envergures.

Le petit Gino avait un très grand sens des affaires, il savait où placer l'argent que ses collaborateurs

gagnaient malhonnêtement. Voilà en gros ce qu'était le père de Rénato. Alexandre fit la

connaissance de cet homme en 1946, et l'homme de la maffia lui apporta, aide et protection. Le

beau Rénato vivait dans cette famille qui était très bien installée dans la banlieue de Milan. Il faisait

des études de droit, car il voulait devenir avocat pour défendre les intérêts de son père et ceux des

membres de sa grande famille.


La première fois que je le vis arriver à la villa, la rencontre ne fut pas très chaleureuse. Rénato me

regarda du haut de son mètre quatre vingt dix, en me disant d'un air hautain et méprisant : " Ah!

c'est probablement toi, ce petit ami que Tonia fréquente!". Cette rencontre ne pouvait-être très

amicale, parce que ce grand jeune homme était très amoureux de la femme que j' aimais. Rénato

n'avait jamais osé lui avouer ses sentiments, parce que Tonia n'était pas disposée à l'aimer

passionnément. Mais cette rivalité fut très vite oubliée et nous devinrent de grands et inséparables

amis.


J'avais deviné que cette première rencontre ne serait pas très chaleureuse. Tonia m'avait fourni

suffisamment d'informations sur ce garçon qui l'aimait secrètement. Pour lui faire oublier cet amour

impossible, nous avions Françoise, la belle normande aux cheveux blonds à lui présenter. Françoise

était fin prête pour accueillir ce beau jeune homme qui ne l'avait pas remarqué à la villa.

Cette fois, il était impossible que cette jeune fille parée comme une déesse, le laisse indifférent et de

marbre. Nous allions former deux jeunes et beaux couples, nous étions fin prêt pour profiter

pleinement de ces longues semaines de vacances. Quant à moi je devais trouver de l'argent pour

financer cette longue période d'amusement, car je ne voulais pas en réclamer à mes nouveaux

parents. Je devais apprendre à me débrouiller seul et à faire face à toutes les situations et problèmes

difficiles qui se présenteraient à moi.


Rénato me proposa un prêt avantageux. J'ai refusé son offre. Mes amis avaient d'énormes moyens

financiers à leur disposition. Moi je n'avais que mille francs en poche. Je dis à mes amis : "Vous

allez voir, d'ici quelques jours je vais avoir les poches pleines de beaux billets de banque". Les jours

passèrent très vite et je ne parvins pas à trouver de solution pour régler ce gros problème d'argent.


Page 61 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Ces vacances allaient me coûter très cher, et pour ne pas avoir l'air ridicule je devais avoir beaucoup

d'argent pour entraîner mes amis dans des endroits de plaisirs, très chiques et coûteux. Le lendemain

de l'arrivée de Rénato à la villa, Tonia me proposa de l'accompagner. Elle devait impérativement se

rendre chez une cliente de sa mère, qui était une très riche américaine.

J'ai accepté sa proposition, et nous sommes partis chez cette personne qui habitait à deux kilomètres

du cap Martin. Quand nous sommes arrivés à la pointe du cap, nous sommes entrés dans une

luxueuse villa pour y livrer des maillots de bains confectionnés par maman Toinette.


Nous étions

déjà venu une fois dans cette villa, où la propriétaire nous accueillit très chaleureusement.

Elle nous invita à profiter de sa magnifique piscine. J'étais vêtu d'un maillot de culturisme, que

Tonia avait confectionné spécialement pour moi. Ce maillot spécial, je le mettais pour me couvrir

après l'entraînement. Je l'utilisais aussi pour aller frimer en ville. J' avais un corps d'athlète et de très

bons muscles à montrer, je m'exhibais ostensiblement pour savoir si je plaisais aux jeunes filles de la

région.


Quand l'Américaine me découvrit ainsi vêtu, elle me dit : "Jeune homme, êtes-vous professeur de

culture physique?". Très intimidé et surpris par la question que cette femme venait de me poser, j'ai

hésité un instant avant de lui répondre. Je m'enhardis, je lui répondis sans trop réfléchir : "C'est

quelque chose dans ce genre là, Madame". Son mari qui était un

grand homme d'affaire de Chicago, se reposait et s'étirait au soleil au bord de sa piscine.

Il entendit notre conversation et il me dit : "Jeune homme, mon épouse m'a fait part de son intention

de faire venir un professeur de gymnastique afin de parfaire sa forme physique".


Ce fut le déclic dans ma tête, je me suis empressé de lui répondre : "Je peux me charger de cette

noble et belle mission. Mais je suis assez cher comme professeur. Je ne sais pas si vous aurez les

moyens de me payer mes heures d'enseignement". L'homme se mit à rire à s'en étouffer.. Quand il

fut apaisé, il me dit qu'il m'engageait sur le champ. Je venais de trouver un job qui allait me

permettre de financer mes vacances. J'ai engagé mes bons amis dans cette aventure afin de gagner

plus d'argent.


Sa cliente lui annonça son intention d'en parler à ses nombreuses amies qui étaient elles aussi très

fortunées. Certaines appartenaient au milieu de la haute noblesse. Je fis imprimer des cartes de

visite, en y indiquant que : "le jeune et beau comte de Monchavet donnait des cours de gymnastique

aux belles dames de la haute société". En très peu de temps, je parvins à rassembler une armée de

riches bourgeoises de la région. Elles brûlaient d'impatience de faire un peu de sport pour plaire à

leurs amants.


Page 62 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Leurs maris fortunés et blasés les délaissaient pour rechercher d'autres plaisirs auprès des très belles

jeunes filles qui couraient après les hommes riches afin de leur prendre un peu de leur argent. Pour

faire face à la demande grandissante, je dus embaucher des moniteurs de culture physique. En

quelques jours mes gains augmentèrent considérablement. Tous les soirs, je réunissais mes

employés pour partager avec eux une partie de mon chiffre d'affaire.

Mon fond de commerce marcha si bien, j'ai décidé de le confier à un gérant pour me libérer afin de

profiter pleinement de mes vacances avec mes amis. Je dis à mes amis d'un air arrogant que, eux, ils

avaient de l'argent qui leur tombait du ciel. Moi le pauvre fils d'ouvrier, je devais trimer très dur

pour gagner mon pain.


Tous les jours, nous faisions tous les quatre, deux heures de sport : culture physique, natation et

course à pied à travers les montagnes arides de l'arrière pays. Très vite, nous devinrent des bêtes de

sport. Le soir, nous allions danser dans de luxueuses propriétés, qui appartenaient à des membres de

la noblesse, italienne et française. Rénato était fier de me

présenter aux amis de son père.

Pour m'amuser, je faisais le pitre, je disais à ces gens j'étais un petit comte sans le sous. je leur disais

que je ne mangeais pas tous les jours à ma faim. Ces gens semblaient très émus et touchés quand je

leur racontais mon passé. Ils tentaient de me réconforter et m'invitaient à demeurer chez eux.


Ces

gens fortunés avaient des filles pas très désirables et difficile à marier, j'étais un membre de la

noblesse, j'étais beau et cela leur suffisait pour que j'épouse leurs filles.

Je me regardais dans les grandes glaces de leurs somptueuses villas, je me souvenais de cette

époque où je déambulais dans les rues de la ville, serré dans ma tunique de blouson noir et

méprisant les riches bourgeois qui traversaient les squares en tenant par la main des jeunes femmes

qui devaient être leurs maîtresses.

Quand j'entrais dans une de ces luxueuses villas, mon coeur se serrait d'angoisse et d'émotion, je

pensais que, peut-être, je pourrais y rencontrer ma mère qui se faisait appeler "Madame la Baronne,

Ferdinande Charlotte de Tilly". Des nobles m'apprirent qu'ils avaient connu mon pauvre papa, le

comte de Monchavet. Mon père avait investi beaucoup d'argent dans l'achat de forêts de sapins au

Canada.


Page 63 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


J' ignorais l'importance de sa fortune, mais des nobles rencontrés dans de luxueux salons, me

disaient qu'elle devait être considérable. J'ai appris que mon père avait jadis un très grand sens des

affaires. Pendant plus d'une semaine, nous sommes allés rendre une petite visite à presque tous les

membres de la famille de Rénato. Il avait une multitude d'oncles, de tantes, de cousins et cousines

que son père avait installés aux quatre coins de l'Italie. Les membres de sa grande famille

appartenaient à la grande maffia.


Tous ces gens puissants et très fortunés, contrôlaient et possédaient, des boîtes de nuits, des bordels,

des casinos. Ils s'occupaient aussi, du trafic de drogue et de cigarettes. Quand j'entrais dans leurs

grandes villas, je m'imaginais pouvoir y rencontrer un parrain ayant le physique d'un cruel gangster,

comme Al Capone.

Je ne rencontrais que des hommes au physique ordinaire, simples et généreux. Ils semblaient être

honnêtes, ils avaient tous un très grand sens de la famille. La famille avait une importance capitale

pour ces gens. Quand un de ses membres avait un problème, ils l'entouraient de mille soins et le

sortaient très vite de sa fâcheuse situation qui lui empoisonnait la vie.


Chaque famille m'accueillit très chaleureusement, comme si j'avais été un membre de leur milieu.

Tous me demandaient des nouvelles d'Alexandre. L'homme qui plaçait si bien leur argent, avait sorti

un jeune paumé d'un hôpital psychiatrique. Le prince Alexandre était un homme au grand coeur qui

n'avait pu avoir de fils, je comblais ce vide. Dans ce milieu de la maffia, je fus très bien accueilli.


Ces gens avaient besoin de beaucoup d'espace pour leurs affaires. Souvent ils éliminaient des

concurrents qui les gênaient dans leur ascension sociale. Avec mes amis nous avons passé des nuits

entières à nous amuser dans les boîtes de plaisirs et les casinos. On a perdu beaucoup d'argent. Cette

grande ballade à travers l'Italie nous épuisa très vite, nous avons décidé de rentrer chez nous.


Page 64 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Un jour, au début du mois d'août, je fis la connaissance d'un ouvrier italien, un jeune homme qui

avait de grosses responsabilités dans un syndicat. Ses amis l'appelaient " pipo le coco". C'était un

communiste, il jouait de la clarinette. Le soir, nous participions à des concerts offert pas les gitans

sur les plages italiennes. Ces gens du voyage y amenaient leurs femmes et leurs guitares, ils se

lançaient dans un gigantesque concert de musique. Pipo nous jouait de la clarinette, ses amis gitans

raffolaient de sa musique.


Nous étions très heureux d'avoir découvert ce nouvel ami qui était un simple ouvrier. Cette vie là, il

s'en contentait et il n'avait pas envie un jour d'entrer dans le monde des gens riches. Il nous faisait

comprendre que pour vivre heureux sur terre, il n'était pas nécessaire de naître dans le milieu de la

haute bourgeoisie. Nous avions beaucoup de chance avec nos petites amies, nous vivions dans un

beau et merveilleux paradis, en espérant que notre bonheur ne s'arrête jamais.


Nous savourions ces journées de bonheur et de plaisir en espérant en consommer beaucoup, comme

celles qui nous étaient offertes si généreusement. Les jours et les semaines s'écoulèrent sans

problèmes. Tonia et moi, nous passions chaque semaine une journée entière avec nos parents. Cette

journée exceptionnelle nous était indispensable, nous avions besoin de leur présence, de leur

affection pour que notre bonheur soit complet.


Alexandre et Antoinette n'aimaient pas que leur fille soit moins présente à leurs côtés.

Nous avons passé de grandes et merveilleuses vacances ensemble. Un soir, notre nouvel ami nous

emmena à Cuneo, dans une réunions organisées par son syndicat. Quand nous sommes entrés dans

la grande salle, nous avons constaté qu'il y avait très peu de femmes. Il y avait des hommes de

milieux très différents. On le remarquait simplement en regardant leurs vêtements. Dans cette salle

où flottaient quelques petits nuages de fumée, il y avait un service d'ordre très spécial.


Pipo avait demandé à Rénato de mettre à sa disposition des hommes de main de son père, pour

assurer leur sécurité. Son initiative me rassura, je n'aimais pas ce genre de réunions politiques qui

finissaient très souvent par des bagarres. Mon ami communiste de Paris m'y emmenait souvent le

samedi soir, on en ressortait presque toujours avec des bleus sur le corps. Des jeunes qui ne

partageaient pas les idées des communistes, venaient semer le désordre dans leurs réunions.


Page 65 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


La réunion commença dès que le chef du comité agita une petite clochette en bronze. Tous ceux qui

avaient quelque chose à dire purent monter sur l'estrade et s'exprimer librement. Les membres du

syndicat répondirent très clairement à toutes leurs nombreuses questions et revendications. Ils

n'étaient pas tous communistes, mais ils semblaient se respecter les uns les autres.

Je ne parlais ni ne comprenais très bien l'italien, mais Tonia me traduisait ce qui ce disait en cet

endroit. A la fin de la réunion, un jeune ouvrier agité monta sur une table, il se mit à crier en

brandissant son poing. Il dit : "A mort les exploiteurs d'ouvriers!". Ce jeune garçon travaillait dans

la fabrique de chaussures qui appartenait au père de Rénato. Je fus très surpris quand je vis mon ami

Rénato monter lui aussi sur la table et brandir son poing en criant : "A bas les capitalistes et vive

l'anarchie!". Cette intervention m'étonna et m'angoissa terriblement.


On m'avait entraîné là, dans cet endroit en me disant qu'on allait s'amuser comme des fous. Notre

ami Pipo disait que leurs réunions étaient comiques et divertissantes. Mais cette réunion n'était pas

amusante. Le chef de la réunion monta sur la scène en agitant sa clochette. Il cria à l'assemblée :

"Allez! tout le monde dehors, la réunion est terminée!. Rentrez chez vous, en silence!". Après cette

réunion gâchée, nous sommes rentrés à Menton pour y terminer la soirée dans un endroit plus gai.

Le lendemain, j'ai posé des questions à mon ami Rénato.


Il m'apprit qu'il était un anarchiste très actif, et que dans ce genre de réunion il intervenait souvent

pour s'y défouler et manifester sa colère envers cette société et ce système qui le dégoûtait

profondément. Ce jeune homme que Tonia me présenta, comme étant un garçon calme et studieux,

sain de corps et d'esprit, il ne l'était pas en réalité. Tonia m'informa que Rénato se droguait et que

souvent il buvait pour cacher sa timidité maladive et son manque de confiance en lui qui le rendait

malheureux.


On l'avait interné plusieurs fois pour le soigner de ses abus. A cet instant, j'eus envie de quitter mes

nouveaux amis et ma nouvelle famille. En quittant Tonia et ses parents, je serais de nouveau

retombé dans le néant. J'ai préféré rester avec mes amis et peu m'importait ce qui pourrait m'arriver

en leur compagnie. Le lendemain, je fus invité à venir passer deux jours à Milan, chez le père de

Rénato. Gino Contini, le parrain avait appris que son fils s'était encore défoulé dans une de ces

réunions de syndicalistes.


Page 66 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -


Le parrain et sa femme nous réservèrent un accueil très chaleureux dans leur magnifique villa rose.

A notre arrivée, le parrain m'invita à le suivre dans son grand bureau. Il me dit : "J'espère que tu n'es

pas un anarchiste haineux, comme l'est mon propre fils? Toi, tu as l'air d'être un très bon garçon". Je

ne répondis pas à sa question. - Il m'a dit que si son grand ami Alexandre m'avait sorti de l'asile de

Nice, pour m'adopter et m'aimer comme si j' étais son propre fils, je devais être un bon garçon.

Le parrain était méfiant et tenait à s'en assurer lui-même, en me faisant venir chez lui. Cet homme

passait son temps à surveiller les amis de son fils, afin que celui-ci ne fasse pas trop de bêtises. Le

parrain me dit que son fils le contrariait trop souvent, mais il lui pardonnait tout, parce qu'il était si

jeune encore. Il m'expliqua qu'il appartenait à une génération impatiente qui voulait transformer le

monde. Pour lui, cet empressement irréfléchi, ce n'était pas raisonnable.


Cette nouvelle génération à laquelle nous appartenions devait être très patiente, nous devions

apprendre les choses de la vie avant de nous lancer dans le monde s'en rien connaître vraiment. Cet

homme aimait trop son fils, mais il ne savait pas très bien quoi faire pour le comprendre afin de le

rendre encore plus heureux. Il me posa beaucoup de questions.

J'avais le même âge que son fils, il désirait absolument savoir comment se comportaient les autres

jeunes dans la vie. Le parrain m'écouta très attentivement raconter mon triste passé. Il avait

beaucoup d'argent, il était puissant, respecté et haïs des membres des autres clans.


Son importante position sociale, cela ne lui permettait pas toujours de s'offrir tout ce dont il désirait

pour rendre heureux son fils unique. Je compris que cet homme ne pourrait jamais acheter le

bonheur et une belle vie à offrir à son fils, malgré son immense pouvoir et sa fortune. On n'achète

pas le bonheur pour l'offrir à ses enfants.


Après avoir passé deux belles journées avec le parrain et sa petite famille, je l'ai remercié pour son

chaleureux accueil. Nous nous sommes remis sur le chemin des vacances qui n'étaient pas encore

terminées. A la fin du mois d'août les touristes commencèrent à se faire rares, et notre grande

période d'amusement se termina. Rénato et Françoise nous quittèrent pour entreprendre un beau

voyage d'étude en Asie.


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Rénato nous invita à partir avec lui, mais nous avions d'autres projets. Avant les vacances, j'avais

écrit à ma mère, je ne reçus pas de réponse. Je devais me rendre à Nyon, à son domicile. Tonia et sa

maman Toinette se proposèrent de m'accompagner afin de m'aider à affronter ce très grand

problème qui me tourmentait rongeait et m'empêchait d'être pleinement heureux.

Quand nous sommes arrivés à Nyon, on nous informa que la villa de ma mère était à la sortie de la

ville, côté est, à deux kilomètres du lac Léman. En arrivant à la grille d'entrée de la villa, je me suis

sentis très mal, mon corps se paralysa, je me mis à pleurer comme un enfant. Il me fut impossible

d'entrer dans l'état où je me trouvais en cet instant. Maman Toinette pénétra seule dans la villa, elle

sonna, une servante vint lui ouvrir la grille. Cette villa était très modeste : c'était une simple

demeure de petit bourgeois qui ne ressemblait pas un domaine de noble.


Maman Toinette resta dix minutes dans la villa, elle en ressortie accablée et profondément

malheureuse. Ma mère était sortie depuis trois jours d'un hôpital, où l'on y soignait les drogués et les

alcooliques, elle venait de subir une cure de désintoxication. Quand elle entra dans sa chambre,

Antoinette découvrit une femme très affaiblie et très pâle. Son médecin était près d'elle, il venait de

lui relire une des lettres que je lui avais envoyé avant les vacances.


Ce jour-là, le docteur refusa que ma mère me voit, il jugea que son état de santé ne le permettait pas.

Maman Toinette l'avait vue, elle avait pu lui parler, mais sans avoir entendu sortir un mot de sa

bouche. Elle tenait entre ses mains une photo de moi, elle pleurait. Elle tenta désespérément de

sortir quelques mots de sa bouche, mais elle n'y parvint pas. Après dix minutes d'un long silence, le

docteur demanda à Antoinette de prendre congé. Tonia dut m' aider à monter dans la voiture, parce

que mes pauvres jambes semblaient ne plus vouloir me porter en cet instant.


Accablé de chagrin, j'ai quitté Nyon sans aucun espoir d'y passer un moment avec ma mère qui

souffrait dans cette maison. Cette rencontre qui ne put se faire, me rendit malade durant plusieurs

jours et me plongea dans une longue période de tristesse. Cette visite m'apprit que ma mère

m'aimait malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.


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Les semaines et les mois passèrent, un jour je reçus une lettre de ma mère. Elle allait bien

maintenant, elle lisait et relisait mes lettres tous les jours. Elle aimait regarder les photos que je lui

envoyais. Elle me dit que physiquement je n'étais plus ce gamin sale et haineux qui l'avait quitté

l'année de ses quatorze ans. Elle découvrait un beau jeune homme qui

ressemblait, trait pour trait, à son père, le comte de Monchavet.


J'avais retrouvé une vraie maman qui était toute prête à me prendre dans ses bras et à m'aimer de

toutes ses forces. Avant d'aller la voir à Nyon pour la rencontrer, je devrais patiemment attendre

plusieurs semaines. J' avais peur que quelque chose de grave m' arrive, je me suis souvenu quand

j'ai tenté de la revoir mon corps se paralysa et je fus incapable d'entrer dans sa maison. Mon séjour à

l'asile psychiatrique de Nice m' avait quelque peu endommagé le cerveau, je pensais qu'un jour un

mal terrible risquait de m'éloigner définitivement de ma nouvelle famille.


Je me suis contenté de lui écrire pour lui expliquer comment je passais ces merveilleuses journées

de bonheur en compagnie de mon papa Alexandre, ma merveilleuse maman Toinette, et ma fiancé

Tonia que j'aimais et souhaitais épouser prochainement. Après les vacances Otto m'a demandé de

revenir dans son association pour remplacer une bénévole qui était malade. Les semaines et les mois

passèrent, j'étais heureux, je nageais dans le bonheur.


Un matin, je me suis retrouvé seul dans la villa, mes parents et Tonia étaient partis en Suisse. Ce

matin là, j'ai perdu partiellement la mémoire. Inconsciemment j'ai mis des vêtements dans un sac de

voyage, j'ai pris mes papiers et un peu d'argent et j'ai quitté la villa. J'ai écris sur un papier "je pars à

la recherche de mon destin. Adieu, Norbert".


Le départ, le Néant. Chapitre 4


Je suis allé à Menton, à pied. Inconsciemment, je suis revenu au bord de la mer derrière le casino,

comme je le fis quand je suis arrivé à Menton après mettre enfui de Paris. Je me suis assis sur un

banc, j'ai regardé la mer et les bateaux qui quittaient le port. Le soleil ardent de la mi journée

m'assomma et me plongea dans un rêve étrange. Je vis une jeune femme vêtue d'une longue robe

blanche, ses longs cheveux noirs flottaient au vent.

Elle criait, elle appelait désespérément quelqu'un. Je fus effrayé par ces images qui défilaient dans

ma tête, je pus lire sur ses lèvres les mots qu'elle prononçait : "Norbert, Norbert, je t'en prie, je t'en

supplie, revient ! criait-elle". Un enfant me secoua pour me réveiller, j'étais entré dans un profond

sommeil. J'ai quitté ce banc, je suis allé à la gare. Je ne savais pas ce que je faisais dans cette ville,

ma tête était vide. Je me suis présenté au guichet, un employé me demanda où je voulais me rendre.


Page 69 - Le départ, le Néant. Chapitre 4


J'ai regardé l'employé, je ne savais pas quoi lui répondre. Une italienne était derrière moi, elle dit :

Mais moi, je sais bien où je vais. je veux un billet pour San-Remo. J'ai demandé à l'employé qu'il

me donne à moi aussi un billet pour cette ville. J'ai fouillé dans la poche de ma veste, j'ai trouvé un

passeport et de l'argent. Je suis monté dans le train, l'italienne se mit à côté de moi. Elle me

demanda si j'étais allemand. J'ai regardé sur mon passeport, j'étais français. Cette jeune italienne

était venue en France pour chercher du travail à Nice et à Menton dans l'hôtellerie, elle ne trouva

rien.


Je pus lire sur son visage sa déception et sa tristesse. Elle me questionna pour connaître le but de

mon voyage en Italie. Je lui ai dit que je partais à la recherche de mon destin. Elle se mit à rire, elle

me dit que j'étais un comique. Elle me posa une quantité de question, j'eus beaucoup de difficulté

pour lui répondre. Une partie de ma mémoire avait disparu. Les quelques mois que j'avais passé

avec ma nouvelle famille, je ne me souvenais plus de rien.


En arrivant à San Remo j'ai quitté l'italienne, je lui ai demandé si je pouvais l'invité à manger dans

un restaurant, elle me répondit que son fiancé l'attendait. Je suis allé marcher dans les rues de la

ville, j'étais perdu, je ne savais plus ce que je devais faire. Je me suis dirigé vers la mer, j'y suis resté un

long moment pour réfléchir. Je suis revenu dans la ville, je suis entré dans un grand parc qui

longeait la mer. J'ai marché, j'ai entendu des gens qui applaudissaient une petite troupe de

saltimbanques.


Un homme d'une cinquantaine d'années chantait, une jeune fille jouait de la guitare pour

l'accompagner. Un enfant de huit ans faisait la quête avec un caniche blanc. Le chien avait une boite

en fer blanc qui pendait autour de son cou, il se dressait sur ses pattes de derrière pour que les

spectateurs lui mettent des pièces dans sa boite. Je me suis approché prés de ces artistes de cirque

qui me paraissait être très sympathiques. La jeune fille était très mignonne, je voulais faire sa

connaissance. Je l'ai longuement regardé, l'enfant de huit ans s'est approché de moi. Il m'a dit : Elle

te plait ma soeur. Elle s'appelle Lisa !".


Je lui ai répondu que j'aimais la voir jouer de la guitare. Il me demanda comment je m'appelais, je

ne lui ai pas répondu. Il m'a dit : je t'appelerai Roberto". Le père de ces deux enfants vint vers moi,

il me serra la main et il me dit qu'il s'appelait Alfredo Carpani. Il m'a demandé si j'avais des projets

pour les jours à venir. Je lui ai répondu que j'étais libre et que personne ne m'attendait nulle part.


Page 70 - Le départ, le Néant. Chapitre 4


Alfredo et ses enfants parlaient très bien le français. Cela m' arrangeait parce que je ne parlais pas

cette langue.

Il m'a dit : --Tu vas m'aider dans mon numéro de fouet. Je lui ai répondu : "Vous n'allez pas me

fouetter avec cet instrument de cuir que vous tenez dans votre main". Ils se mirent à rire.

Lisa m' ordonna de prendre un morceau de journal, puis de le saisir des deux mains, en laissant un

écartement d'environ quinze centimètres. Elle me tendit une feuille de magazine, j'ai exécuté les

ordres de cette charmante jeune fille. Je lui ai dis que j'étais prêt pour le numéro de cirque. On

entendit un claquement très sec du fouet. La feuille de papier se retrouva coupée en deux. Les

claquements de la lanière du fouet se succédèrent jusqu'à ce que le papier n'ait plus que trois

centimètres entre mes doigts.


-- Action finale!" dit-il. Il était temps, parce que mes doigts risquaient d'être déchiquetés par la

lanière de cuir. Ce numéro spécial devint très spectaculaire. La foule était dense autour des

saltimbanques, le public redoutait qu'un accident survienne au jeune homme téméraire qui tenait

entre ses mains la feuille de papier. Après en avoir terminé avec le papier, Alfredo exécuta le

numéro avec une cigarette à la bouche. Puis ce fut avec une pomme sur la tête. Il coupa le fruit en

deux morceaux égaux, à l'horizontal, et son numéro de cirque était terminé.


Alfredo dit à l'assistance m'applaudir très chaleureusement, parce que le nouveau membre de la

troupe avait fait preuve de courage et d'un sang froid exceptionnel. Les spectateurs furent de

nouveau très généreux en applaudissements. La quête fut elle aussi très bonne. La représentation

continua et ce fut le petit caniche blanc qui exécuta son petit numéro.


Qu'allait-il faire ce mignon petit toutou, qui s'appelait Pipo? Ce nom, je l'avais déjà entendu quelque

part, mais il me fus impossible à ce moment précis de m'en souvenir. Pipo sauta sans se blesser au

milieu de cerceaux enflammés. Le petit caniche était fier d'appartenir à cette troupe, il se montra

digne du beau numéro de cirque que son maître lui avait confié.


Page 71 - Le départ, le Néant. Chapitre 4


Quand il eut terminé, le petit Antonio prit sa place sur la petite piste. Il se mit à jouer un air de valse

viennoise avec sa clarinette. Le caniche s'approcha de lui et l'accompagna par des aboiements bien

rythmés. Quel talent il avait ce chien! Lui aussi, il m' adopta dans l'heure qui suivit mon arrivée

dans cette belle troupe de saltimbanques.


Lisa ajusta sa guitare et enchaîna en fredonnant une très belle mélodie Sicilienne. Lisa avait passé

toute son enfance avec sa mère dans cette belle région du Sud de l'Italie. Comme elle chantait bien

la petite Lisa, et jouait bien de la guitare aussi. Le père et son fils, se joignirent à elle et se mirent à

chanter ensemble et à jouer de leur instrument. Alfredo chantait comme un

ténor. Les gens vinrent de partout pour écouter ces trois merveilleux artistes. Discrètement, deux

carabiniers se frayèrent un chemin dans le public et vinrent se placer tout près des artistes.

Dès que la représentation fut terminée, je pris l'initiative de faire la quête en compagnie du caniche

blanc. Ensemble nous avons collecté beaucoup de lires.


Quand nous eûmes terminés la

représentation, les carabiniers vinrent près de moi pour me demander mes papiers. Les policiers

voulaient savoir ce que je faisais avec ces saltimbanques. Ils recherchaient un parisien qui avait

vécu à Menton, chez un réfugié russe. J'ai dis aux policiers que je ne connaissais pas de russe, que

j'étais en vacance dans la région.


Quand les carabiniers furent partis, Alfredo et ses enfants vinrent vers moi, ils m'embrassèrent pour

me remercier, parce que la quête avait très bonne. Lisa dit à son père : "Roberto a quelque chose de

mystérieux en lui. J'ai remarqué que les autres garçons de son âge ne lui ressemblaient pas". --

Montres moi tes mains, me demanda Lisa. Elle désirait rapidement connaître ce mystère qui

semblait perturber ma vie. Elle étudia attentivement les lignes de ma main. Quand elle eut

terminée son beau visage devint triste.


Elle me dit qu'un mal profond et mystérieux perturbait ma vie. Son père lui répondit d'un air agacé :

"Tu es folle, ma pauvre fille, de lui dire de telles sottises!." C'était presque le vide dans ma pauvre

tête, elle me parlait de mystère, d'un mal profond qui perturbait ma personne. Cette révélation

m'angoissa et m' ôta pour un moment cette joie de vivre qui s'était emparée de moi en faisant la

connaissance d'Alfredo et de ses enfants. Je venais de découvrir une nouvelle famille.


Page 72 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Comment cette jeune fille pouvait-elle lire dans mon passé? Avait-elle un don ? Son père jugea

stupide cette conversation, et il entraîna la petite troupe en direction d'une espèce de roulotte. On

me fit visiter une maison roulante qui était propre et accueillante. C'était un car qui avait été

aménagé en quatre pièces. Il y avait une petite cuisine, un salon salle à manger et deux chambres.

Une nouvelle famille m'accueillait sans rien connaître de mon passé. Pour ces trois êtres qui

s'aimaient très fort et respiraient la joie de vivre, j'étais un jeune homme sain de corps et d'esprit qui

recherchait tout simplement l'aventure et la liberté.


Ces saltimbanques donnaient plusieurs représentations dans la journée, ils changeaient de ville

chaque jour. Avant de quitter San Remo, Lisa me demanda si je voulais bien l'accompagner, parce

qu'elle devait se charger du ravitaillement alimentaire. Antonio, le petit frère insista pour faire parti

du voyage. Comme il était mignon ce petit garçon, il souriait

pour un rien, et tout semblait l'amuser.

Lisa sa soeur, elle lui servait aussi de mère, car leur pauvre maman les avait quittés quelques années

auparavant. Elle fut emportée par une terrible maladie. Une fois, j'ai demandé à Antonio de me

parler de sa maman. L'enfant ne me répondit pas, il se mit à pleurer et s'en alla se jeter

immédiatement dans les bras de sa soeur. Son père ne voulait pas qu'on lui parle de sa maman

disparue, car cela le traumatisait et le mettait dans un état de tristesse épouvantable.


Cet homme adorait sa femme, et pour lui elle vivait toujours. Alfredo était convaincu qu'après la

mort les humains pénétraient aussitôt dans une autre vie. Nous sommes partis tous les trois faire des

courses, et cela nous prit beaucoup de temps. Nous nous sommes promenés dans les rues de la ville.

Je me suis sentis comme retombé en enfance, je courais après Antonio qui faisait le clown et des

grimaces aux passants. Ce genre d'amusement ne plaisait pas à sa soeur, elle se fâchait en

brandissant sa main près de son visage, et promettait de le gifler. Plus elle menaçait l'enfant

turbulent, plus je l'encourageais, parce que cela m'amusait comme un fou.


Nous entrions dans des grands magasins pour y essayer des vêtements qui n'étaient pas faits pour

nous. Lisa essayait des chapeaux de grands-mères, ou des robes trop longues pour elle. Partout où

nous passions, nous provoquions un immense désordre. Les commerçants agacés nous jetaient

dehors en menaçant de nous dénoncer aux carabiniers si on ne cessaient pas notre jeux stupides.


Page 73 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Lisa et Antonio se mirent à chanter dans les rues, car il pensait que cela pouvait leur rapporter de

l'argent pour financer le ravitaillement en nourriture. Il avait trouvé une bonne idée, faire le pitre et

chanter dans les rues, comme cela tous les jours, ils pourraient payer leurs repas avec ces

représentations supplémentaires. Je rêvais à ma nouvelle vie, je faisais des projets sans me soucier

de mon passé. Nous nous sommes aperçus qu'il était tard, nous sommes rentrés à la roulotte où

Alfredo nous attendait avec impatience. Nous sommes arrivés en chantant comme de joyeux lurons.

J'ai dis à Alfredo : "On ne va pas passer la nuit ici, quittons cet endroit pour un autre plus

confortable et plus intéressant". Je connaissais cette famille depuis si peu de temps et déjà je

donnais des ordres comme si j'étais le chef. Alfredo accepta ma proposition.


-- Il me dit : " Je connais un bon emplacement à la sortie de la ville, allons-y". Il savait que des

tziganes s'y arrêtaient pour se reposer après avoir parcouru des centaines de kilomètres. "Tu vas

voir, je vais te présenter à des amis. On se rencontre souvent dans nos voyages", me dit-il, d'un air

décidé et joyeux. Il fréquentait tous les gens qui aimaient comme lui, la liberté et le travail qui ne

les enchaînaient nulle part.


Je lui dis : "Tu n'as pas peur de fréquenter ces gens-là?". Je ne savais même pas à quoi ils

ressemblaient ces gens, je me comportais comme si j' avais toujours vécu dans leur univers.

J'essayais de m'imaginer un passé, lentement et inconsciemment je commençais à recoller les

morceaux du disque de ma mémoire. La drogue et l'alcool, ces deux poisons abusivement

consommés à Paris, cela avait dispersé aux quatre vents mon passé. Alfredo, mon nouvel ami,

avait fait quelques années de prison, pour vol à main armée.


Il s'était laissé entraîner par de vieilles relations. Une vilaine et malsaine rencontre qui eut lieu

pendant la guerre. Ses amis et lui, firent du marché noir et trafiquèrent dans la ville de Rome,

occupée par les Allemands. Il n'avait vraiment peur de personne le Sicilien, il connaissait si bien la

vie et savait se battre pour que ses deux enfants ne manquent jamais de rien. Quand il sortit de

prison, ses amis l'obligèrent à réintégrer l'équipe afin de recommencer ensemble d'autres vols et

cambriolages. Ils refusa énergiquement de poursuivre cette vie malhonnête qui l'avait conduit en

prison et avait rendu sa femme malade.


Page 74 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Pour se débarrasser de ses deux acolytes qui ne désiraient pas se séparer de lui, il simula des crises

de folies. Il retrouva enfin sa liberté, et il ne voulut plus jamais la perdre. C'était un homme très

honnête de par sa nature, il était sain de corps et d'esprit. Alfredo était un bon et merveilleux père

pour ses deux beaux enfants, ils comblaient sa vie de bonheur. Il roula jusqu'à ce qu'il rencontre des

tziganes ou des gitans. Après avoir parcouru plus de dix kilomètres, il aperçut trois roulottes qui

étaient installées sur le bord de la mer, dans un endroit qui semblait être magnifique.


Il y avait dans ce groupement, trois familles où s'agitaient une multitude de gamins et gamines, de

trois à seize ans. Alfredo les connaissait pour les avoir déjà rencontrés à la sortie de Milan, six mois

auparavant. Ce fut une grande et joyeuse retrouvailles, ils s'embrassèrent tous très affectueusement.

Les hommes se congratulèrent et se donnèrent de grandes tapes

dans le dos. Je mis fin à leur interminable bavardage et chahut, en criant très fort : "Il faudrait peut être

penser à manger avant que la nuit nous surprenne".


J'ai demandé à tous les gamins de m'aider à faire un grand feu sur la plage. La marmaille fébrile m'

obéit tout de suite et s'enfuit dans tous les sens. Quelque instant après ils revinrent tous les bras

chargés de bois mort. Les courants marins rejetaient des épaves de toutes sortes sur les petites dunes

qui se dressaient face au rivage. Cet immense feu qui jaillit soudain du sol, cela me rappela un

souvenir et des images du passé.


Très souvent le soir, ils faisaient de grands feux de bois, puis des rondes où ils dansaient et

chantaient durant des heures. Des images de bonheur me revinrent en cet instant, mais je fus bien

incapable de savoir où cela fut vécu réellement. Durant ce temps où je me suis occupé de ce grand

feu sur la plage avec les enfants, les femmes se chargèrent de réunir et de faire cuire la nourriture.

Ce soir là, elle fut très abondante, et ce qui ne fut pas englouti dans nos estomacs voraces, les chiens

et les chats s'en chargèrent à notre place. Quand nous eûmes tous le ventre plein, les hommes

allèrent chercher leurs guitares et se mirent aussitôt à démarrer un gigantesque concert qui allait

durer une bonne partie de la nuit.


Leur belle et magnifique musique m' envahit les oreilles pendant des heures. j'aurais tellement aimé

savoir jouer d'un instrument et me mêler à ce groupe de gens du voyage. Les femmes étaient vêtues

de robes très longues et multicolores, elles dansèrent et frappèrent dans leurs mains. Jusqu'à une

heure du matin, ils dansèrent et chantèrent, leurs visages dégoulinaient de sueur et de fatigue.


Page 75 - Le départ - le Néant. Chapitre 4



A un moment de la nuit le calme revint, la plage retrouva le silence. Je sentis à cet instant que le

sommeil m'engloutissait lentement. Nous sommes tous partis nous coucher et n'oubliant pas de nous

embrasser et de nous souhaiter une bonne et douce nuit. Pour les tziganes et les gitans, la soirée à

laquelle je venais de participer, cela était chose courante.

La première nuit passée dans le car d'Alfredo, se passa bien. Le lendemain matin, nous nous

sommes réveillés tous en même temps, quand le soleil ardent vint chauffer très fort le toit de la

roulotte. Alfredo sortit de sa chambre le premier, il est venu me serrer la main, il m'a dit qu'il avait

dû se lever deux fois pour venir m'essuyer le visage et me remettre sur le lit de camp, car je n'y était

plus.


J'avais crié plusieurs fois et réclamait une certaine Tonia. Cela l'inquiéta, mais il répondit que ce

devait-être un grand rêve ou bien un cauchemar. Dans cette nuit-là, mon cerveau avait dû livrer un

rude combat, il tenta désespérément de me restituer tous mes souvenirs qui s'en étaient échappés.

Alfredo vit chez moi un changement brutal et inexplicable, il prit peur et s'inquiéta pour sa fille. Ce

brave homme avait deviné que Lisa m'aimait et brûlait d'amour pour cet inconnu, cet étranger qui

pénétrait dans leur vie. Mais cette nuit-là avait dû lui briser tout espoir de réaliser son rêve, car le

matin je n'étais plus le même jeune homme.


Mon visage s'était comme figé et mon air décontracté et souriant, de tout cela il n'en restait plus

rien. Lisa et Antonio s'approchèrent de moi pour lui dire bonjour, ils me trouvèrent terriblement

changé et d'une tristesse effroyable. Je me suis levé pour les laisser prendre leur petit déjeuner, je

suis sortis du car pour aller prendre l'air sur la plage. En

arrivant au bord de la mer, j'ai ressentis comme une immense tristesse qui vint m' envahir tout le

corps. A cet instant, j'eus envie de me jeter dans l'océan. Lisa me rejoignit, elle souffrait de me voir

dans cet état de détresse.


Elle pensait que dans ma vie il y avait une femme, elle s'empressa de me harceler de questions. Je

n'avais plus de passé, il était enfoui dans les profondeurs du néant. Mon présent et mon avenir,

c'était elle et sa famille. Je pouvais me rendre à l'adresse qui était indiquée sur mon passeport, à

Paris, dans le quinzième arrondissement. Là-bas, je rencontrerais peut-être des gens que j'avais

connu. A l'idée de partir retrouver mon passé, cela me terrorisait, car je ne savais pas ce qui se

cachait derrière cette brume épaisse qui emprisonnait mes souvenirs.



Page 76 - Le départ - le Néant. Chapitre 4



Lisa m' avait fait peur en lisant dans mes mains. Je préférais attendre que ce brouillard s'en aille

définitivement, les images de mon passé pourraient y reprendre leurs places et ma vie reprendrait

son cours normal. Cette pauvre Lisa s'agrippa à moi, elle voulut savoir qui était cette Tonia. Elle

m'avait entendue dans la nuit crier son nom plusieurs fois. Je la pris dans mes bras et la serra très fort

pour lui faire comprendre que je l'aimais et que j'avais besoin d'elle pour me sortir de cette horrible

situation qui empoissonnait ma vie.


Dans l'instant présent, je n'avais presque plus de mémoire et des morceaux de ma vie passée

flottaient dans mon esprit. Il m'était impossible de lui raconter mon passé, je lui ai demandé de

m'aider à traverser cette période difficile. Mon rude destin me brisait de nouveau et faisait souffrir

tous les gens que je rencontrais et qui tentaient de m' offrir un peu de bonheur. Lisa réussit à me

calmer et à apaiser ma souffrance. Elle sut trouver les mots réconfortant pour m'aider à poursuivre

ma route.


Elle m'emmena presque de force vers le car. Une heure passa et mon état de santé redevint presque

normal. Alfredo et ses enfants me promirent de m'aider à surmonter cette rude épreuve.

Je suis resté trois mois avec les membres de ma nouvelle famille. Chaque jour, on changeait

d'endroit et on donnait plusieurs représentations. La recette était toujours très excellente. Nous

avons parcourus plusieurs centaines de kilomètres à travers l'Italie, nous sommes allés en Sicile,

pour rendre visite à la famille d'Alfredo. Comme j'aurais aimé rester plus longtemps avec eux, mais

mon destin me poussait toujours ailleurs et je ne pouvais le combattre.


Lisa s'attacha très vite à moi, elle devint de plus en plus jalouse de cette femme qui hantait mes

nuits de sommeil. Presque chaque nuit, je prononçais sans cesse le nom de Tonia, et cela la rendait

folle de rage. Je ne pouvais lui fournir aucune explication sur ce mystère. Tous les matins, je me

retrouvais dans mon duvet, mon corps était entièrement trempé de sueur. Des images de personnes

que j' avais connue défilaient dans ma tête, elles me parlaient, je faisais d'immenses efforts pour me

souvenir. Mes efforts étaient inutiles, car il ne se produisait rien de concret. Dans la journée avec

Lisa, nous partions nous promener dans des endroits tranquilles où personne ne pouvait nous

déranger. Pour vivre notre amour loin des regards indiscrets, nous restions des heures allongés sur le

sable fin.


Pour récupérer et faire disparaître la fatigue de mes nuits de cauchemars et de souffrance, Lisa me

chantait des berceuses Siciliennes. Alfredo s'enfonçait rarement à l'intérieur des terres, il n'aimait

que la mer. J'aimais la mer, elle m'attirait et me faisait penser qu'un jour je retrouverais toutes les

images de mon passé. Lisa me faisait chaque jour les lignes de la main en cachette de son père. Elle

fermait les yeux, se concentrait intensément, et des images défilaient dans son esprit.



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Quand la mémoire me revint, je compris que Lisa avait réellement un don pour la voyance, parce

qu'elle avait pu voyager dans mon passé. La dernière semaine que j'ai passé avec ma nouvelle

famille fut une période horriblement pénible pour moi. Le visage de Tonia m'apparaissait en plein

jour, je fermais les yeux, et instantanément des images défilaient dans ma tête. Je rêvais, je parlais

en marchant sur le bord de la mer, je voyais une femme sur un bateau, elle était vêtue d'une longue

robe blanche.


C'était la même image qui traversait mon cerveau dans mes nuits de cauchemars. Lisa me tirait le

bras, me griffait jusqu'au sang, elle ne voulait pas me voir parler et rêver en plein jour. Je partais à la

dérive, elle hurlait, ses cris se mêlaient à ceux de Tonia qui m'appelait. Lisa tomba gravement

malade. Alfredo se mit en colère et m' ordonna de partir. Sa fille souffrait et devenait

folle. Je perdais la raison, je l'entraînais dans ma folie cette pauvre Lisa qui se mourait d'amour pour

moi. Ce brave homme qui m'avait accueilli et m'aimait comme un fils, il avait déjà perdu sa femme,

il sentais que sa fille se mourrait de chagrin.


Impuissant, je ne pouvais intervenir pour la sauver de ce naufrage qui l'engloutissait un peu plus

chaque jour. J'ai quitté cette merveilleuse famille, un soir où la lune brillait dans un ciel sans

nuages. J'ai marché au bord de la mer où je hurlais à la mort comme un jeune loup blessé en plein

coeur. J'ai marché durant quatre jours et quatre nuits sur le sable, me nourrissant de pain et d'eau

sucré. Dans la journée, je souffrais de violents maux de tête, la nuit, je criais, levant les bras vers le

ciel et suppliant le créateur de me rendre mon passé, de libérer mon cerveau de ce brouillard qui

refusait de partir et qui empoissonnait ma vie.


Dans la journée, je traversais les plages en arborant un visage décomposé et cadavérique qui faisait

peur aux enfants. La police m'arrêta pour me conduire à l'hôpital.

On dit de moi dans le service où j'ai échoué : "Encore un de ces drogués errants, une loque humaine".

Mes bras laissaient paraître quelques traces, jaunes et noires, de piqûres qu'on m'avait faites à

l'hôpital de Paris pour m'ôter le poison de la drogue que les étudiants m'avaient fait absorber. Le

docteur de l'hôpital crut que j'étais un drogué. Il ordonna de me faire mettre dehors.


Ne sachant plus où aller, je me suis dirigé vers le sud. Une force inconnue m'obligea à revenir vers

le nord. Il me fallut plusieurs jours pour atteindre la frontière à Menton. Quand je suis arrivé dans

cette ville, je me suis effondré sur la plage du port, j'ai dormis plus de vingt quatre heures. J'ai repris

la route et j'ai marché sans but précis. Après quelques kilomètres de marche, j'ai décidé de faire de

l'auto stop. Un routier s'arrêta. -- Je vais à Marseille, dit l'homme. Si cette ville t'intéresse, je peux te

déposer au vieux port".


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J'ai accepté son offre et je suis monté dans la cabine, je me suis endormi. Le chauffeur me réveilla

un peu avant d'arriver dans cette grande ville de Marseille, où j' allais y vivre pendant plusieurs

semaines, comme une épave, un mort vivant. Au soir de cette journée, n'ayant plus aucun repaire, je

me sentis perdu et complètement abandonné. J'avais touché le fond de l'abîme et du néant. Pour

passer la nuit à l'abri, j'ai demandé à un agent de police s'il pouvait m'indiquer un endroit

convenable.


Le policier me conseilla d'aller dormir dans un asile de nuit qui n'était qu'à quelques centaines de

mètres seulement. Je me suis retrouvé dans un endroit sordide, entouré de clochards de tous âges.

Le gardien de l'établissement, me dit d'un ton agressif : "Quel âge as-tu, toi, jeune clochard ?"

"Peut-être vingt ans, chef ", lui ai-je répondit-il, mollement.

-- Il m'a dit : "Alors manges ta soupe et files te coucher en silence". j'étais retombé en enfer, mes

crises de folie m'avaient abandonné, et mes violents maux de tête qui me faisaient hurler la

nuit.


Au petit matin, on m'invita à quitté l'asile. J'étais sale et pas rasé, je n'avais plus un sous en poche.

Cette journée, je l'ai passé à déambuler dans les rues de la ville. Quand vint la nuit, je me suis

retrouvé au vieux port. Ne désirant pas retourner à l'asile de nuit, je me suis allongé sur un banc de

ciment, je me suis endormis en quelques minutes. Dans cette nuit-là, des images d'une villa et d'un

domaine empli de jeunes gens, vinrent légèrement troubler mon sommeil à plusieurs reprises. Des

images et des morceaux de mon passé commencèrent enfin à resurgirent dans mon cerveau meurtri,

et la brume épaisse commença à se dissiper très lentement.


Quand je me suis réveillé, il devait être dix heures du matin. Des marins pêcheurs criaient pour

vendre leurs poissons qu'ils avaient péchés dans la nuit, ils étaient là depuis plus de deux heures.

Plongé très profondément dans mes rêves, je ne les avais pas entendus arriver. En me réveillant,

j'eus la surprise de voir quelques pièces sur le bout du banc. Des gens avaient eu pitié de moi. Cet

argent allait me servir à acheter un peu de nourriture. Cette nuit paisible me redonna un peu

d'espoir, je venais de retrouvé une minuscule petite parcelle de mon passé.


Pour sortir rapidement de cet enfer, j' allais devoir torturer mon corps, il finirait bien par évacuer ce

maudit brouillard qui emprisonnait mes souvenirs. Ma troisième nuit, je l'ai passé en partie dans une

carcasse de voiture abandonnée, pas très loin des docks. Cette nuit-là, elle fut très riche en rêves, je

me suis promené longuement sur une route étroite et

sinueuse avec Fripon, le chien de garde de Tonia : c'était la route de Sospel, où nous allions souvent

nous promener ensemble.


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Après de longues heures de promenade, nous sommes rentrés fatigués. Le chien disparut

complètement dans un épais nuage de brouillard. Le bruit d'un klaxon me réveilla et me sortit

subitement de son rêve. Je ne pus me rendormir et retourner dans cette merveilleuse nuit. Je suis

allé marcher dans la ville pour me dégourdir les jambes, je devais trouver de l'argent pour financer

mon maigre et unique repas de la journée : qui était composé, d'un morceau de pain, d'une tomate et

de deux morceaux de sucre. Je pensais que mon corps ne méritait pas plus de nourriture, et pour en

obtenir d'avantage, il n'avait qu'à me restituer mon passé. Pour trouver quelques francs pour financer

ce maigre repas, je n'eus aucun

mal, je suis entré dans un commerce où il y avait une femme de plus de cinquante ans, elle me

donna dix francs.


Je n'allais pas n'importe où pour mendier un morceau de pain et un peu d'argent. Dans les petites

boutiques d'alimentations tenues par des femmes d'âges mûrs, j' étais certain d'obtenir une pièce de

dix francs et un peu de nourriture. Plusieurs commerçantes me proposèrent de m'aider à sortir de ma

misérable condition, mais je ne pouvais accepter leur aide. Je leur expliquait que cette terrible

maladie qui me rongeait le cerveau, personne ne pouvait m'aider à la vaincre. Je devais la vaincre

seul.


Les jours et les nuits passèrent, la brume qui encombrait ma pauvre tête commença lentement à se

dissiper pour me rendre quelques morceaux de mon passé perdu. Une autre nuit, j'ai retrouvé Tonia

qui courait dans un grand parc : c'était le jour de ma sortie de l'hôpital de Nice. Dans un autre rêve,

je faillis sortir pour de bon de cette brume épaisse qui tardait à

disparaître. J'ai rêvé que j'étais dans une voiture avec ma maman Toinette et Tonia, ensemble nous

revenions d'un orphelinat, j'ai aperçus un panneau qui indiquait le nom d'une ville où j'avais vécu

des jours heureux. Malheureusement pour moi, la police me réveilla et m'obligea à monter dans le

fourgon qui ramassait les épaves humaines.


Au centre de désinfection où j'ai échoué, je dus me laver et me raser. On me força à avaler un peu

de nourriture. J'étais dans un état lamentable, j'avais dû perdre plus de vingt kilos. Mes pauvres

jambes étaient sans forces et semblaient lasses de porter ce corps mal nourri. Je pus me regarder

dans une glace, je découvris un visage de vieillard. Mon pauvre visage était creux et paraissait être

sans vie. Un policier m'a dit de refaire surface, sinon j'allais mourir. Il me força à me rendre à

l'hôpital.


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J'ai supplié le policier, je lui ai promis de m'alimenter de nouveau. Je lui ai montré l'argent que me

donnaient des commerçantes. Il m'a crut et m'a laissé partir de ce centre. Je suis allé vers le vieux

port, dans le quartier des prostitués. Cet endroit m'attira tout particulièrement, j'ai pensé qu'il me

serait bénéfique. Pour l'atteindre je dus

raser et m'appuyer sur les murs parce que mes pauvres jambes sans forces ne parvenaient plus à me

maintenir debout. En arrivant dans le quartier des prostitués, je suis entré inconsciemment dans un

bar.


Le patron du bar, en voyant que j'étais un clochard qui s'installait à une de ses tables, il hurla des

injures et tenta de me faire sortir de son commerce. Une prostitué le stoppa nette, elle lui ordonna de

me servir une énorme entrecôte de boeuf, avec une portion de frites. Elle m'a dit : "Restes ici et

manges, mon pauvre garçon!". Sa voie était douce et

chaleureuse.


Il me fallut beaucoup de temps pour avaler ce copieux repas, parce que mon estomac avait perdu

l'habitude d'absorber autant de nourriture. La prostitué recherchait quelqu'un pour lui tenir

compagnie, car son julo était en prison. Je compris que le premier miteux qui passerait par là, il

ferait certainement son affaire.

Elle m'a dit que je devais rester avec elle quelque jours, je devais reprendre des kilos, ma vie

semblait être en danger. Quand j'eus terminé mon copieux repas, elle m'emmena dans son petit

appartement qui n'était pas très loin du bar. Quand je suis sortis du restaurant, je me suis senti

revivre, je pus marcher presque normalement.


La jeune prostitué venait de me sauver la vie dans ce bar, car le peu de nourriture que le policier m'

avait offert, cela n'avait pas suffit à me charger le corps de forces. S'il je ne l'avais pas rencontrée, je

serais probablement mort, le soir même, dans une carcasse de voiture où la nuit m'aurait plongé

dans mes rêves merveilleux et emportée loin de ce monde de cruauté et de souffrance.

Mon ange gardien s'appelait : Nicole Hardel. C'était une brave fille. C''était une pauvre fille aussi,

car son père l'avait violée, et sa mère la frappait quand elle avait trop bu. La misère, elle en

connaissait toutes ses abominables sensations, elle aussi. Nicole s'était mise à la prostitution afin de

survivre dans ce monde de médiocrité, où il n'y avait pas de place pour des gens comme elle.


Page 81 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Avec Nicole j'étais en bonne compagnie, je devais penser à remettre très vite mon pauvre corps en

état de fonctionner normalement. Chez Nicole Hardel, je pus me refaire une belle santé, elle

m'emmena voir des docteurs qui me donnèrent à avaler une grosse quantité de vitamines pour que

mon corps se charge de force et de vie. Un psychiatre

m'a dit que je revenais de loin, parce que la drogue et l'alcool auraient pu me tuer ou me rendre

complètement fou. Quand ma grande cure de vitamines fut terminée, je suis redevenu un homme

normal.


Je pus me promener dans les rues de la ville, sans l'aide des murs. Très vite, je me suis sentis revivre

pleinement et la vie m'est apparue de nouveau comme étant moins cruelle. Nicole me quittait le soir,

vers les neuf heures, elle réapparaissait à quatre heures du matin. Les après-midi, nous partions pour

une grande promenade au bord de la mer, et nous allions au

cinéma pour y voir des films d'amour et d'aventures. Après le déjeuner, nous partions directement à

la prison des Baumettes pour y voir son julo. Il avait frappé un policier et menacé de mort, parce

que celui-ci voulait l'utiliser comme indicateur. Le souteneur, qui était un homme d'honneur, refusa

de dénoncer ses amis du milieu.


Le protecteur m'accepta comme remplaçant, il félicita Nicole pour son bon choix. J'étais un garçon

grand et solide, j'avais retrouvé toutes mes forces. Le julo de Nicole se sentit mieux après m'avoir

vu, parce qu'elle avait trouvé quelqu'un de bien pour la protéger dans cette jungle où elle vivait si

dangereusement. Je suis resté plus de trois mois avec Nicole. Cette femme fut merveilleuse avec

moi. Un après-midi, nous sommes allés voir un film d'espionnage où l'action se déroulait à Nice, sur

la Côte d'azur. j'ai vu quelques plans qui se déroulaient sur la promenade des Anglais.


Un homme apparut, puis une femme, ensuite deux jeunes gens vinrent se joindre à eux en leur

prenant la main. Cette scène là, me fit sursauter et mon cerveau s'emplit soudainement d'une

lumière blanche et très brillante. J'ai crié : "Tonia! Tonia!". Je venais enfin de retrouver la mémoire,

la brume épaisse qui emprisonnait mes souvenirs disparut instantanément.

En entendant ces cris, les gens dans la salle crièrent : "Dehors le cinglé! dehors!".

Nous sommes sortis de cette salle obscure où jaillit enfin la lumière de ma vie. J'avais tant de choses

à lui dire, parce qu'elle ne savait presque rien sur mon passé.


Page 82 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Elle m'écouta attentivement lui raconter ce que fut mon passé perdu. Quand l'histoire de ma vie fut

terminée, elle me prit dans ses bras et elle pleura . Elle serrait dans ses bras le petit Comte de

Monchavet qu'elle avait sauvé d'une mort certaine, et son corps de prostitué au grand coeur en

explosait de joie et de bonheur en ce magnifique instant. J'avais retrouvé ma famille et mon paradis

perdu, je me souvenais même du numéro de téléphone de la villa Nina.


Je dis à Nicole d' aller à une cabine téléphonique pour appeler ces gens qui m'avaient accueilli et

aimer. Nicole me dit : " Tu es fou, pauvre malheureux, tu risques de provoquer une catastrophe dans

cette maison!". Elle avait raison, je risquais peut-être de les foudroyer sur le champ ces pauvres

gens. J'avais disparu de leur vie durant des mois, ils me croyaient mort. Je ne pouvais pas réapparaître

comme si rien ne s'était passé.


Mais qu'aurais-je pu leur dire au téléphone : "Coucou, me revoilà, c'est moi, Norbert votre enfant

disparu".

Cette brave Nicole avait raison, je devais me méfier et être très prudent, je ne pouvais pas me jeter

sur eux sans aucune préparation. Elle me conseilla d'appeler le commissariat de Menton, pour les

informer que j'étais à Marseille et en bonne santé. Je connaissais le commissaire de police, il m'a dit

qu'il allait convoquer Alexandre à son bureau.


L'affaire de ma disparition, il la connaissait parfaitement bien, parce que Alexandre lui avait

demandé de faire des recherches. Le policier était très heureux d'apprendre cette nouvelle, il

semblait être fou de joie de me savoir encore en vie. Il m'a dit que l'on avait retrouvé mon corps à la

morgue de Nice. Mais c'était seulement un jeune homme qui

me ressemblait étrangement, et qui avait séjourné dans la mer quelques semaines.


Le commissaire devait agir délicatement pour annoncer la bonne nouvelle à ma famille qui était

dans le désarrois le plus total. C'était un homme d'expérience qui avait dû affronter de nombreux

problèmes très délicats. Après deux longues journées d'attente, le commissaire de police me

téléphona pour m' annoncer qu'il avait pu rencontrer mon papa Alexandre. J'étais vivant et en bonne

santé, il allait devoir apprendre la bonne nouvelle à Tonia et à maman Toinette.


Page 83 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Tous les jours, mes parents et Tonia vivaient dans l'angoisse et la peur, ils s'attendaient toujours au

pire. je devais être patient et attendre qu'Alexandre décroche son téléphone pour me donner des

nouvelles de ma famille. Trois jours passèrent, Alexandre me téléphona pour m'informer que tout

était presque prêt à la villa Nina pour me recevoir. Sa tendre et douce Tonia avait traversé des

moments difficiles et avait failli mourir de chagrin.


Ma disparition avait ruiné sa santé et son équilibre mental. Le bon docteur Dimitrov la veillait, jour

et nuit. Alexandre eut beaucoup de mal à m'expliquer que Tonia était malade. Il parlait, il pleurait, il

était heureux de me retrouver en vie. Avant de rentrer à la villa, je dus encore attendre quelques

jours. Le docteur Dimitrov me téléphona pour m' annoncer que mon retour était enfin possible.

Tonia semblait être au bout de sa vie, et de me revoir cela mettrait un terme à ce long cauchemar.

Nicole était heureuse de m'avoir accueilli chez elle, elle ne cessait de me dire que j'avais de la chance

de posséder une si belle famille. Je lui dis que mon père adoptif la remercierait de m'avoir sauvé la

vie et permis de reprendre des forces pour retrouver une vie normale. Nicole n'accepterait jamais

d'argent pour ce qu'elle avait fait pour moi.


Elle désirait seulement

que je ne l'oublie jamais, elle voulait que je garde une place pour elle dans mon coeur. Comment

aurais-je pus l'oublier cette gentille Nicole? Je savais que sa bonté resterait gravée dans ma mémoire

jusqu'à la fin de mes jours.

Après que le docteur m'eût téléphoné, il me resta deux jours à vivre avec elle. Mon temps était

compté, je n' avais plus un instant à perdre pour profiter de ces quelques heures qui nous restaient à

vivre ensemble. Elles étaient très précieuses. Nicole me regarda en pensant qu'après mon départ,

elle se retrouverait seule. Mais son homme allait bientôt sortir de

prison.


Les deux derniers jours s'écoulèrent très vite, je dus me préparer, me mettre en condition pour aller

affronter ces retrouvailles. J'avais si peur que mon corps en tremblait d'émotion et de frayeur. Nicole

me rassura et me dit de ne pas m'inquiéter, car tout se passerait très bien. Le jour du départ arriva, je

mis les beaux vêtements qu'elle m' avait achetés. Elle mit des vêtements dans une grande valise en

cuir noir, et nous sommes partis à la gare Saint Charles.


Page 84 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Nous avons marché très lentement afin de savourer ensemble ces dernières minutes. Je pensais que

je ne reverrais peut-être jamais cette merveilleuse prostitué, cette bonne et douce Nicole qui m'avait

tant aimé et protégé. Deux années plus tard, un malade mental l'a poignarda dans le dos, elle resta

plusieurs jours à l'hôpital. Avant de mourir, elle me réclama. Son homme me téléphona et m'invita à

venir la prendre une dernière fois de mes bras, parce qu'elle ne voulait pas partir avant de m'avoir

revu. Nicole Hardel mourut sans avoir pu me revoir. Son homme se suicida quelques heures après.

Elle m'accompagna jusqu'au train, elle me serra une dernière fois dans ses bras.


Des larmes

coulèrent de ses beaux yeux marron. Je lui ai dit : " Adieux, ma bien-aimée et douce Nicole". Ce

furent les derniers mots qu'elle entendit sortir de ma bouche avant que le train ne s'éloigne pour me

ramener au sein de mon beau paradis. Le train s'éloigna très lentement de cette ville qui aurait pu

m'engloutir si je n'avais pu recevoir l'aide de cette magnifique jeune femme.

Je dis adieu à cette grande ville où je m'étais volontairement plongé dans cet enfer pour sortir du

néant. J'avais meurtri mon corps pour retrouver ma mémoire et mon paradis perdu.


De Marseille à

Menton, je réfléchis très longuement, je me suis inquiété vivement pour mon avenir. Durant ces

quelques mois, je venais de vivre de terribles moments de souffrance et de profonde solitude, cela

était pour moi à la limite du supportable. De nouveau je sortais du néant, je ne comprenais pas ce

que je faisais sur cette terre.

Ce néant m'avait englouti, je sortais du gouffre pour retrouver peut-être encore quelques instants de

bonheur. Je pensais que ma vie était ainsi faite et que dans quelque temps elle me replongerait de

nouveau en enfer. Je ne comprenais vraiment rien à cette vie, j'avais envie de hurler pour dire au

créateur qu'il cesse de torturer mon pauvre corps et mon esprit. Le train arriva en gare de Nice, il me

restait une trentaine de kilomètres avant d'arriver à Menton.


J'allais retrouver ma famille et mon bonheur perdu, mais tout cela pour combien de temps encore.

D'autres obstacles qui seraient tout aussi difficiles à affronter, se mettraient de nouveau un jour en

travers de mon chemin.


Page 85 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Je n'avais plus la force de lutter contre cette vie qui semblait ne pas vouloir de moi. J'ai pensé que je

devais ouvrir la portière du train, attendre qu'un autre passe pour qu'il m'écrase le corps. J'étais

devenu, malgré moi, un acteur dramatique, je voulais connaître la suite de mes aventures. J'avais

bien du mal à jouer ces rôles que mon destin choisissait à ma place.


Je n'avais pas le choix. La ville de Menton m'attendait pour de nouvelles aventures, je ne devais ni

ne pouvait être en retard. Quel rôle j'allais jouer maintenant? Quel costume j'allais devoir endosser,

celui du bonheur ou bien de la souffrance? Le train s'arrêta en gare de Menton. C'était la dernière

ville avant la frontière. En marchant sur le quai de la gare, mes membres se mirent à trembler, je

crus que mon coeur allait cesser de battre. A l'idée de revoir enfin les membres de ma famille, que

j'avais abandonné, cela me mis horriblement mal à l'aise et m'angoissa terriblement.


Je me sentis comme étant pleinement responsable de ce départ, et un sentiment de culpabilité vint

me tourmenté. Comment avais-je pu déverser sur ces gens, autant de détresse et de malheur? Ils

m'avaient offert tant de journées de bonheur et d'amour. Pourquoi j'étais incapable de m'adapter à

une nouvelle. La vie m'offrait une nouvelle chance, je devais retrouver ma famille sans cherche à

comprendre ce qui n'était arrivé.

Après avoir fait quelques mètres sur le quai de la gare, j'aperçus mon beau papa Alexandre. Il était

là, à quelques pas de moi. Mon beau papa avait mis son plus beau costume pour venir m'accueillir

et pour prendre dans ses bras son fils qu'il aimait tant. Otto le bon prêtre ouvrier, il était là, lui aussi.

Ils s'avancèrent lentement vers moi, ils me prirent dans leurs grands bras pour me serrer très fort

contre leur coeur. J'étais enfin de retour, c'était un très grand jour pour ces deux hommes, ces deux

géants humains qui m'aimaient si fort.


Ils accueillirent en pleurant le petit monstre qui les avait abandonné pendant de longs mois. Quand

nous sommes arrivé à la villa Nina, ma maman Toinette m'attendait devant la porte principale. Dès

que je suis sorti de la voiture, elle se précipita sur moi pour me prendre dans ses bras.

Ma pauvre et douce maman, son beau visage était couvert de larmes, et ses yeux rougis d'avoir tant

pleuré. Otto avait dû beaucoup prier pour que je réapparaisse dans cette maison où le bonheur l'avait

lâchement abandonné. J'étais de retour et Tonia allait être sauvée. Elle allait de nouveau revivre et

sortir du néant qui avait failli l'engloutir à jamais, elle aussi. Quand je me suis approché de la villa,

je vis ma douce Tonia en sortir très doucement.


Elle avait changé, j'avais en face de moi une jeune femme que le temps avait mûrie et vieillie

prématurément. Mon départ lui avait ôté sa belle joie de vivre et brisé en mille morceaux son pauvre

petit coeur si fragile de jeune fille pure et innocente. En m'approchant d'elle, je sentis mon corps se

glacer entièrement. J'ai reculé lentement de quelques pas, j'eus envie de m'enfuir à toute vitesse.

Qu'avais-je fait à cette belle créature, à cet ange venue d'un autre univers.

Voyant que son bien-aimé semblait de nouveau vouloir lui échapper, elle vint vers moi. Elle me dit

d'une voix douce et tremblante : "Norbert allons nous promener ensemble.


Te souviens-tu du

premier jour quand tu es arrivé à la villa?". J'étais paralysé, j'étais une statue de glace qui retrouvait

sa bien-aimée après de longs mois d'absence. Nous sommes partis nous promener avec le chien.

Tonia se mit à crier avec le peu de forces qui semblaient rester en elle. -- Fripon! Fripon !". Le chien

arriva aussitôt et sauta sur moi pour me faire la fête. Nous sommes partis sur la route sinueuse qui

conduisait à Sospel. Après cinq minutes de profond silence et de marche lente, Tonia s'arrêta, elle

me prit dans ses bras, elle me serra très fort contre sa poitrine.


Page 86 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


J'avais retrouvé cette jeune fille aux cheveux noirs qui hantait mes nuits de cauchemars. Elle

m'embrassa tendrement et me dit en souriant : "As-tu retrouvé ton destin? Norbert, petit Comte de

Monchavet".

A cet instant, je m'aperçus que ma douce Tonia avait terriblement changé . Son visage était étiré et

creux, meurtri par le chagrin. Elle dut fournir un énorme effort pour me faire un beau sourire. J'étais

responsable de ce délabrement physique qui détruisit la santé de Tonia, c'était mon oeuvre. Ce

pauvre malade et ce drogué incurable qui revenait vers elle, il n'était plus digne ni de sa confiance ni

de son amour.


Voyant que je lui disais des choses dont elle désirait en ignorer l'existence, elle mit sa main sur ma

bouche pour me faire taire. Pour Tonia, je n'étais que le petit jeune homme fragile et perdu qu'elle

avait rencontré à l'asile de Nice. Elle me dit que sa mission sur terre, c'était de me rendre heureux le

plus longtemps possible.

Tous ces mauvais obstacles que la vie mettrait sur ma route, cela n'avait aucune espèce d'

importance pour elle. Je l'aimais tellement, je pensais que c'était un ange que le ciel m'avait envoyé

afin de supporter mon destin.


Moi aussi, j' avais vieilli et mûri prématurément, j' étais devenu un autre jeune homme, plus fort et

plus endurant à la souffrance. Après notre longue promenade, nous sommes rentrés à la villa. Le

docteur Dimitrov attendait Tonia à l'infirmerie de la maison pour lui donner quelques soins. En

entrant dans la villa, je suis entré dans le grand salon où s'étaient installés mes parents.

Je me suis assis sur le grand canapé entre Alexandre et ma maman Toinette.


Mes parent m' apprirent

que Tonia avait terriblement souffert et avait faillit mourir durant ma longue absence. Elle fit une

terrible dépression nerveuse, et s'ensuivit une crise de neurasthénie. Le bon docteur Dimitrov lui

sauva la vie, mais son cerveau avait subi quelques dommages. Tonia revint avec le docteur dans le

salon, elle s'assied à côté de moi. La famille Anatolièvna se trouva de nouveau réunie au grand

complet. Les parents nous regardèrent avec beaucoup d'attention et d'affection.


Page 87 - Le départ - le Néant. Chapitre 4


Cette maison qui avait si longtemps cessée de respirer, elle soufflait et ronronnait de nouveau. Tonia

s'approcha de moi, elle me caressa longuement mes longs cheveux blonds. -- Elle me dit : " Je suis

ta belle princesse. Toutes les nuits, je suis partie à ta recherche, j'ai navigué sur la mer où je criais

ton nom dans le lointain. A cet instant, j'ai compris que Tonia n'allait pas très bien. Je me suis

souvenu que dans mes horribles nuits de cauchemars, je la voyais marcher sur une plage.

Je lui ai répondu -- " Oui, tu es ma belle et douce princesse, la mer m'a ramené à toi et pour

toujours".


J'avais enfin retrouvé la paix et le bonheur, je lui ai caressé ses beaux cheveux noirs, je l'ai embrassé

tendrement pour me faire pardonner de cette cruelle absence. Pendant quelques minutes le docteur

me parla de toute cette détresse qu'elle avait endurée durant des mois.

Une nouvelle vie s'offrait à moi, je venais de marcher sur les chemins brûlants de l'enfer, maintenant

le soleil ardent de mon beau paradis brillait de nouveau. -- Le docteur Dimitrov me dit : "Il est bien

loin le petit jeune homme fragile et craintif que tu étais quand je t'ai reçu pour la première fois dans

ma clinique".


Cet homme avait raison, car il était loin dans le passé ce garçon faible et perdu qu'il rencontra la

première fois quand je suis entré dans ma nouvelle famille.

La vie m'avait durement éprouvé et fait de moi un homme fort, dur et résistant comme l'acier, mon

corps semblait entouré d'une carapace invulnérable. Le bon docteur jugea bénéfique pour Tonia que

ses parents la confit de nouveau au bon soin de son fiancé. Elle pouvait maintenant, et sans danger

pour sa santé, se dispenser de ses services. Il désirait retourner dans sa clinique où l'attendait ses très

riches clients. Cet homme avait sauvé la vie de Tonia, et mes parents ne surent pas comment l'en

remercier, tellement leur dette semblait immense.


Il leur dit avant de partir : "Tonia est un membre de ma famille, c'est ensemble que nous l'avons

guérie cette enfant". Son grand ami le prince Alexandre ne lui devait rien, et le docteur se sentit très

fier d'avoir soigné et sorti sa fille de ce drame. Comme ils étaient grands ces deux hommes, qui

avaient eux aussi traversé des périodes atroces et cruelles dans leur vie. Pour remercier le bon

docteur, Alexandre l'invita dans un des meilleurs restaurants de la région.


A la villa Nina, ma première nuit de sommeil fut très calme et sans aucun cauchemars, je fis un

merveilleux rêve. Dans ce rêve, Tonia et moi, nous fûmes déposés délicatement et nous pûmes

courir et nous ébattre librement dans l'herbe verte et haute des magnifiques prairies qui

appartenaient à mon père, le Comte de Monchavet. Ma belle princesse, Tonia, était vêtue d'une

magnifique robe longue et blanche, parsemée de paillettes d'or : c'était une oeuvre d'art,

confectionnée par sa douce et tendre maman Toinette.


Le petit Angelo, cet enfant difficilement arraché des bras de son père qui désirait le précipiter dans

le vide, était avec nous dans ce rêve. La porte de mon beau paradis s'était de nouveau ouverte, et la

vie le comblait de bonheur. Le lendemain matin, je me suis réveillé en pleine forme. J'ai retrouvé

tous les membres de ma famille, et la vie continua comme si je n'avais jamais quitté la villa. Le

docteur Dimitrov nous quitta après le petit déjeuner, nous l'avons accompagné à l'aéroport de Nice.

Une grande période de repos commença pour tous les membres de la famille Anatolièvna.

Alexandre avait beaucoup d'amis riches sur la Côte d'azur, et en juin de l'année 1966, on lui prêta

pour plusieurs semaines un très grand appartement de luxe, à Monaco.


Page 88 - Chapitre 5 (Papa Alexandre)


Cet appartement offrait une magnifique vue sur la mer et le port de Monaco, et ensemble nous

allions pouvoir y passer de merveilleuses vacances. Notre première journée de repos, nous l'avons

passé sur un magnifique yacht, qui appartenait à un richissime armateur américain. Je fis monter des

gitans à bord du bateau, je leur ai demandé de jouer de la guitare, en souvenir des amis gitans que

j'avais connus en Italie, lors de ma tragique aventure où je perdis la mémoire.


Ces gens du voyage nous firent passer un agréable moment. Pour les remercier le propriétaire du

bateau leur donna un gros cachet pour leur magnifique prestation d'artiste musicien. J'ai adoré

naviguer sur les yachts que nous prêtaient les amis d'Alexandre. Le soir et le matin, nous pouvions

admirer les merveilleux couchés et levés de soleil. Tonia put guérir

presque complètement grâce à ce traitement que lui avait recommandé le docteur.

Pendant cette longue période de repos, je ne pensais plus à rien, j'ai vidé ma tête de toutes ses

misères passées pour y laisser la place au bonheur présent. Je n'avais plus aucun projet en vue, je

me contentais seulement de vivre et de suivre les autres dans leur vie de bonheur intense. Je

chantais en sicilien comme me l'avait appris Lisa. Pendant plus de dix semaines, nous avons vécus

comme des princes.


Après avoir passé de merveilleuses vacances avec tous les membres de ma famille, j'ai demandé à

Alexandre qu'il me raconte entièrement l'histoire de sa vie. Jill, mon amie de l'hôpital de Nice avait

commencé à écrire un livre sur sa vie, un jour elle disparut subitement sans laisser d'adresse.

Alexandre fit paraître des avis de recherche dans trois grands journaux Américain, et cela pendant

plusieurs jours. Deux semaines après, Jill se manifestait enfin, elle téléphonait pour nous annoncer

de bonnes nouvelles. Je lui ai demandé de venir nous rejoindre à Monaco. Quelques jours après, elle

arriva avec tout son matériel d'enregistrement qui lui était nécessaire pour ses reportages qu'elle

faisait à travers le monde.


Quand tout fut enfin prêt, avec les membres de ma famille, nous nous sommes installés très

confortablement dans le salon, sur un grand canapé pour y entendre l'histoire complète de la vie du

prince Alexandre. L'enregistrement de l'histoire de sa vie allait durer plusieurs heures, parce que Jill

était une très grande professionnelle. Elle peaufinait ses reportages à merveille.

L'enregistrement commença sur le mois de mai de l'année 1897, où Boris et Natacha Anatolièvna

virent apparaître un beau bébé de six kilos. Un beau et magnifique garçon qui avait attendu une

belle journée ensoleillée pour sortir du ventre de sa mère. Les parents d'Alexandre attendaient ce

grand jour avec impatience.


Page 89 - Chapitre 5 (Papa Alexandre)


Ces gens vivaient pauvrement dans un petit village perdu dans le fin fond de la Sibérie, à quelques

centaines de kilomètres de la Mongolie. La grande misère régnait en Russie, à cette époque-là, où le

tzar Nicolas 2 régnait lui aussi, aidé par une poignée d'hommes profondément corrompus et

inhumains. La naissance d'Alexandre créa une espèce de grande agitation dans ce petit village qui

semblait vivre hors du temps dans un océan de forêts et de cultures.


Tous ces gens du bas peuple étaient très croyants, et la mère du nouveau né crut qu'elle mettait au

monde un petit être très exceptionnel. Elle pensait qu'un jour son enfant deviendrait prince dans cet

immense empire. La mise au monde de ce bébé se passa sans problème pour la mère, car elle ne

ressentit que très peu de douleurs. L'heureuse maman n'était pas chétive, elle était grande et forte.

Le père était très grand et d'une force très peu commune.


Cet homme, malgré sa grande taille, sa force et son physique impressionnant de géant, était d'une

très grande douceur et débordait de tendresse et de gentillesse envers sa petite famille et tous ses

amis qui vivaient autour de lui dans cet univers où la vie était très rude pour ceux qui ne possédaient

rien. Boris Anatolièvna était un domestique et un fermier au service du palais où régnait en maître

tyrannique le prince Antipova. C'était un grand artiste qui ignorait l'importance du don que la nature

lui avait donné. L'hiver, il travaillait dans son petit atelier d'artisan qui appartenait au maître des

lieux.


Ce prince Antipova régnait sur une petite communauté d'humains, qui était constitué de

domestiques et de fermiers démunis. Ce n'étaient que des enfants d'anciens esclaves qui ne savaient

où aller pour améliorer leur condition de vie, alors ils restaient là et subissaient la puissance d'un

exploiteur d'ouvriers. A la naissance d'Alexandre tous les membres du

village cessèrent de travailler pendant quelques instants, parce que le prêtre avait annoncé la venue

au monde d'un petit être exceptionnel.


Pour cet homme d'église, un ange devait venir sur terre pour y libérer et soulager des humains qui

souffraient et mouraient de faim. Alexandre participa à la révolution qui renversa le tzar, il tenta

aussi d'anéantir le cruel Staline, mais il n'y parvint pas. En 1909, il accomplit un acte héroïque, en

sauvant d'une mort certaine la petite princesse, Gena Antipova. Il devint dans la même année, prince

et fils héritier du palais où était employé son père.


Au coeur du printemps de l'année de 1897, naissait un futur petit prince. Le père prit cet enfant dans

ses bras, sortit de sa maison et alla le présenter aux habitants du village, qui eux aussi attendaient

cet événement avec impatience. Il alla le plonger dans la rivière qui coulait à quelques mètres de sa

maison, où l'eau y était claire et fraîche. Il devait être une

heure de l'après-midi quand il vit le jour, et à ce moment de la journée l'eau y était à bonne

température.


Page 90 - Chapitre 5 (Papa Alexandre)


Le petit Alexandre vint au monde dans cette période très difficile et tourmentée où vivaient

misérablement les gens de son rang. Malheureusement personne ne peut choisir ses parents, pas

plus se programmer une belle vie comblée de bonheur. La vie, on la prend comme elle vient, et

personne ne peut rien faire pour changer cela. Alexandre eut de la chance pour ce

qui est côté affection et amour, car ses parents l'adorèrent dès qu'il vint au monde et l'aimèrent

jusqu'à leur dernier souffle de vie. Sa famille était très pauvre, certes, mais ses parents n'étaient pas

responsables de ne rien posséder là où il vivait.


Le responsable, c'était le tzar et les parasites qui l'entouraient et affamaient le petit peuple. Pendant

douze années le futur petit prince, allait devoir vivre dans ce petit village au fin fond de la Sibérie,

là où les animaux étaient souvent mieux nourris que les humains. Le médecin, le prêtre et l'épicier,

étaient les seules personnes à ne pas trop souffrir de la faim dans ce village. Les autres membres de

cette communauté devaient parfois voler dans les cultures du maître pour ne pas mourir de faim

quand les récoltes étaient assez médiocres.


Quand un pauvre malheureux se faisait prendre par les gardes du palais, volant sur les terres, il

recevait vingt coups de fouets, on le mettait au cachot et on lui infligeait une très forte amende. Très

souvent, les voleurs étaient jetés hors du village, avec femmes et enfants. Alexandre resta très

marqué par cette terrible époque, il connut lui aussi la haine d'être né

pauvre et d'avoir à subir les humiliations d'un maître tyrannique.

Ses parents bénéficiaient quelques fois d'un traitement de faveur, mais c'était assez rare. Le maître

du palais faisait de très bonnes affaires grâce au don du père d'Alexandre, il réparait des objets d'art

de très grandes valeurs. Leur maison était assez grande, il y avait cinq grandes pièces, mais qui

étaient toutes dépourvues de confort. Il y avait une pièce pour loger

les animaux : vaches, chevaux, moutons... La structure de cette maison était de bois, et entre les

rondins on y avait mis de la terre mélangée avec de l'argile qui servait de ciment.


Sur le toit, c'était la même matière, mais en plus de la terre il y avait des plaques de pierres plates de

la région. Il y avait dans cette maison, une espèce de faux plafond qui était muni de trappes de

ventilation, cela laissait passer la chaleur des animaux durant les mois d'hiver. Pour se laver, ils

avaient la rivière qui coulait à deux pas de la maison.


Le futur petit prince vécut toute la période de son enfance dans cet environnement austère. Il put y

apprendre le beau métier de son père, et dès l'âge de huit ans il commença à travailler dans les

champs avec ses parents. Il était très en avance pour son âge, car il grandissait et forcissait très vite.

Ses parents étaient très fiers de ce beau et grand garçon qui leur donnait d'immenses satisfactions.

Jamais il ne se plaignait des injustices du maître, et avec eux il les partageait en silence.


Page 91 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Son père qu'il adorait ne lui ordonna jamais de travailler, il le fit instinctivement trouvant que cela

était très naturel de se rendre utile à la maison. Il aimait prendre la charrette à bras, et celle où il

pouvait y atteler son vieux cheval noir, pour partir y faire des livraisons au palais qui était à plus de

trois kilomètres de leur maison. Dans ces voyages, il était toujours

accompagné de son gros chien loup blanc, qui le protégeait des animaux de la forêt où il devait y

passer pour se rendre au palais. L'hiver les loups sortaient de la forêt pour chercher de la nourriture.


Le petit Alexandre avait peur de ces animaux, il les trouvait impressionnants et agressifs parfois.

L'été, il lui arrivait de faire plus de trois voyages dans la journée. Il charriait aussi du bois pour

l'hiver, et des choses de très grandes valeurs. Souvent, son père lui donnait des objets très précieux à

livrer au palais, c'était une livraison très délicate car il devait aussi

conditionner ce qui semblait être très fragiles.


Dans ses livraisons, il y avait beaucoup de céramique antique très ancienne et de la poterie russe. Le

petit livreur était très doué pour ce genre de chose, et son papa lui avait appris tout cela, ainsi que sa

douce maman Natacha, qu'il appelait tendrement Nina. Alexandre aimait parcourir les trois

kilomètres qui le séparait du village au grand palais du prince, car souvent sur sa route il rencontrait

la petite princesse, Gena Antipova, qui avait deux ans de plus que lui.

Cette gamine, était très mignonne et gracieuse, il la trouvait à son goût. Il aurait bien aimé visiter le

palais où habitaient ses maîtres, mais cela lui était strictement interdit.


Lui, il ne pouvait qu'entrer

dans la partie réservée aux domestiques, et jamais ailleurs. Ses parents, eux, ils avaient le droit d'y

pénétrer, à la fin de chaque hiver pour y faire le grand ménage. Les maîtres partaient quelques

semaines pour Saint Petersbourg. Ses parents lui avaient décrit en détail l'intérieur de ce palais où

vivait cette famille de la haute noblesse, qui était très riche et puissante.

Le petit livreur de bois pensait que, peut-être, un jour, il parviendrait à pénétrer dans ce palais qui le

faisait tant rêver. Souvent la nuit, il rêvait qu'il dansait dans le grand salon avec la petite Princesse

Gena. Il se transformait en petit prince l'espace d'un instant, il se voyait aussi à ses côtés,

chevauchant un superbe étalon noir. Avec sa petite princesse, ils passaient leurs journées à se

promener dans cet immense domaine.


Mais malheureusement pour lui, tout cela n'était qu'un rêve, le jour il se retrouvait frustré et tirant sa

lourde charrette de bois. Alexandre enfant était un grand rêveur, ne sachant ni lire ni écrire, il

composait des poèmes dans sa tête pour rendre sa vie moins monotone.


Page 92 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Pour que lui vienne l'inspiration et l'imagination, il regardait les images des livres chez l'épicier,

cela le transportait loin de ce petit village où régnait l'injustice, l'ennui et la tristesse. Un jour, il

essaya de parler à la petite princesse, mais il faillit être puni car le prince refusait que les enfants des

domestiques parlent à sa fille. Le comportement stupide de ces gens le rendit haineux et il les

méprisa de toutes ses forces, en pensant que Dieu les punirait un jour.


Désormais, il ne pouvait plus rêver ni parler à cette princesse qu'il aimait tant et qui offrait un peu

de douceur et de tendresse à sa vie. Il devrait garder son amour pour une gamine de son milieu de

pauvre qui était le sien. Pourtant, avec amour et passion il avait composé dans sa tête de si beaux

poèmes qu'il aurait aimé faire connaître à sa bien-aimée. Il était si jeune, et déjà dans son petit esprit

si pur et innocent, il commençait à méditer et à élaborer un plan de vengeance contre ce prince qui

le frustrait de son amour qu'il ressentait pour sa fille Gena.


Les membres du village l'appelaient " petit prince Alexandre". Mais lui, il ne comprenait pas

pourquoi on l'appelait ainsi. Dans sa tête, il se disait : "Je suis le petit prince des pauvres, oui,

certainement". Malheureusement cela ne le satisfaisait pas du tout, car il voulait être comme ces

nobles. La petite princesse l'aimait certainement tout autant que lui, et il le sentait bien

quand ils se croissaient sur le chemin de terre qui menait au palais. Le prince Antipova ne pouvait

pas les empêcher de se regarder tendrement lorsqu'ils passaient l'un près de l'autre.


En1909, au mois de mai, le petit Alexandre fêta son douzième anniversaire. Il ressemblait déjà à un

petit homme, il avait grandi et forci si vite. Cet enfant devenu homme avant l'âge, il commença à se

faire remarquer dans son petit village où il y faisait figure de petit agitateur. Son comportement

agaçait le maître, surtout quand il réunissait tous les gamins de son village et les divisait en deux

camps : où d'un côté il y avait les gueux et de l'autre les nobles, et ensemble, ils simulaient des

combats violents.


Un jour, le prince se fâcha, il menaça le père d'Alexandre. Il lui dit que son fils devait cesser ses

jeux ridicules, sans quoi on les chasserait rapidement du village. Alexandre ne fut pas grondé par

son père, mais il cessa immédiatement ses jeux qui le divertissait, car il avait un tempérament

d'agitateur et de petit révolutionnaire.



Page 93 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Un jour, il se réveilla de très bonne heure, il ressentit en lui comme une sensation bizarre. C'était

comme un pressentiment qui annonçait probablement une chose, bonne ou mauvaise. Cette chose,

quoi qu'elle fût, allait s'abattre sournoisement sur lui et tout particulièrement dans cette nouvelle

journée. Il sortit dehors pour se charger les poumons d'air frais, il trouva que cet air là n'avait pas ce

même parfum habituel. Ce changement l'inquiéta vivement.


Ses parents se levèrent un quart d'heure après lui, et son père vint le rejoindre au bord de la rivière.

Quand il le vit assis au bord de l'eau, le visage livide et triste, il crut que son fils était malade. Pour

s'en assurer, il passa sa main sur son fond, mais aussitôt il constata qu'il n'était pas fiévreux. Il lui

conseilla vivement d'absorber un copieux petit déjeuner avant de

préparer sa charrette pour partir au palais afin d' y livrer un petit chargement.


Il partit vers les huit heures trente, car à cette heure là il pensait pouvoir rencontrer la jeune

princesse qui se promenait sur les chemins de terre, chevauchant son beau cheval noir. Tous les

matins quand le temps le permettait, effectivement, elle se promenait chevauchant ce beau cheval

que lui avait offert son père pour ses quatorze ans. Elle faisait le tour du lac qui était à plus d'un

kilomètre du palais, ensuite elle regagnait le chemin où passait Alexandre avec son précieux

chargement.


Cet endroit c'était leur paradis, et personne ne savait qu'ils s'y rencontraient. Cette rencontre était

très furtive et innocente. Ce jour-là, le destin d'Alexandre allait se transformer brutalement et le

plonger dans un autre univers. Dès que son petit déjeuné fut terminé, il s'attela à sa charrette à bras

qui contenait un chargement de poterie et de bois, il s'engagea sur le chemin qui conduisait au

palais. Bizarrement, ce matin-là, son gros chien loup blanc qui ne le quittait presque jamais, avait

disparu de la maison.


Quand il eut marché sur plus de deux kilomètres, brusquement, il entendit des craquements de bois

secs, venant de branches de bois morts piétinées : c'était deux énormes loups sortant du petit bois

qui était près du petit lac. A cet instant, la princesse arriva sur le chemin, chevauchant son bel étalon

noir. L'animal effrayé par le bruit, se cabra aussitôt et prit la

direction du lac. En passant au bord de cette nappe d'eau visqueuse et boueuse, il éjecta la Princesse

afin de courir plus vite et pour échapper aux loups qui se dirigeaient vers lui en pourchassant deux

lapins.


Page 94 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Elle fut précipitée dans un endroit profond, et pour comble de malchance, elle ne savait pas nager.

Pour ne pas se noyer, elle se débattit énergiquement, mais ses forces l'abandonnèrent rapidement,

elle coula au fond du lac. Alexandre alerté par les hurlements de sa belle princesse, se précipita vers

elle pour la sortir de l'eau. Lui non plus, il ne savait pas très bien nager, mais ce jour-là il réussit

quand même à plonger et à ramener sur la berge la pauvre noyée. Très vite, il prit l'initiative de lui

faire un bouche à bouche pour lui faire cracher l'eau qu'elle avait avalé. Il la mit sur sa charrette à

bras, en ayant prit soin d'y ôter son précieux chargement. Il courut très vite pour la déposer au

palais.


Il ne lui restait plus qu'un kilomètre à parcourir pour l'atteindre. Très longtemps après, il se souvint

de cette course rapide et folle, où jamais dans sa vie il ne courut aussi vite. La petite Princesse fut

rapidement sauvée, et cela grâce à lui le banal petit livreur qu'il était à cette époque-là. Par chance le

docteur de la famille était au palais.


La princesse mère attendait un enfant, et le docteur passait la voir tous les matins pour s'assurer de

sa santé qui était si fragile. Le petit Alexandre comprit enfin ce qu'était cette angoisse qui vint lui

torturer l'esprit au petit matin.

Ce jour bénit des dieux, fut pour lui la naissance du petit prince, car cet acte héroïque allait bientôt

faire de lui le prince héritier du palais. Ce jour-là, le prince Antipova n'était pas dans sa demeure,

mais il apprit très vite la nouvelle.


Une note fut déposée sur son bureau, lui apprenant une mauvaise et une bonne nouvelle. Sa fille

s'était noyée et avait été sauvée par le fils d'un de ses domestiques préférés. Ce prince à l'apparence

inhumaine et un tantinet sadique envers ses fermiers, adorait et vénérait sa fille aînée, il la couvrait

de somptueux cadeaux. Quand il lut cette note, alors il en fut

profondément bouleversé, et il pleura.


Après avoir déposé la noyée au palais, Alexandre repartit aussitôt sur le chemin de terre pour y

récupérer son précieux chargement. Le docteur la prenait en charge, alors maintenant il n'avait plus

qu'à s'en aller, sachant pertinemment qu'il ne pouvait rien faire de plus pour elle. Il revint lentement

au palais pour y vider sa charrette. Quand la princesse mère le vit arriver, elle se précipita toute

excitée vers lui, elle le prit dans ses bras, elle l'embrassa pour le remercier de son acte héroïque qu'il

venait d'accomplir en ce beau matin de printemps.

Alexandre confus et intimidé, ne comprit pas pourquoi sa maîtresse l'embrassait et le serrait si fort

contre sa volumineuse poitrine. Jamais dans sa vie cette femme ne lui avait prêtée la moindre

attention.


Page 95 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Pour ces gens-là, il n'était qu'un domestique et un gueux parmi tant d'autres. Surpris par ce

débordement intempestif d'affection que la princesse mère lui accordait subitement, il lui dit d'un air

désabusé : " Maîtresse, je n'ai rien fait d'extraordinaire, j'ai fais ce que n'importe qui aurait fait à ma

place. La princesse étonnée, le regarda droit dans les yeux et lui répondit : "Tu es bien une graine de

petit prince, ton courage confirme la prédiction du prêtre".


Elle ne savait comment le remercier tellement sa dette était immense. Puis sans prendre le temps de

réfléchir, elle ajouta : "Désormais, le prince Antipova et moi-même, nous te désignons comme

faisant partie de notre très noble famille. Prince Alexandre Anatolièvna Antipova, à partir de ce jour,

tu deviens un membre de la haute noblesse Russe.

Cela voulait dire qu'à cet instant précis, l'entrée du palais lui était désormais autorisé. La Princesse

mère lui ordonna d'entrer immédiatement pour aller voir dans sa chambre la petite princesse Gena

qui se remettait lentement de sa noyade. Il resta un moment devant elle, comme pétrifié et paralysé.


Non, vraiment, il ne réalisait pas ce qui lui arrivait, si soudainement, car le ciel venait de lui tomber

sur la tête. Comment pouvait-il entrer dans ce Palais où cela lui avait été interdit pendant douze ans.

La princesse mère le prit par la main et l'emmena presque de force auprès de celle qu'il aimait en

secret depuis toujours. Une nouvelle vie s'ouvrait subitement devant lui, mais le pauvre, il se sentait

comme perdu et intimidé à l'idée d'entrer dans ce palais. Il pénétra enfin dans cette grande demeure

de princes et de princesses. Il était si mal habillé, ses vêtements étaient encore mouillés. On ne lui

donnait pas le temps de se sécher, ni de se changer. Le jeune Alexandre avait honte de se présenter

ainsi devant la petite princesse.


Il avança lentement, laissant derrière lui des traces d'eau boueuse sur son passage, où aussitôt un

domestique se chargeait d'essuyer les souillures qu'il imprimait sur le parquet ciré. Oh combien il se

sentit pitoyable et malheureux d'être dans cet état là. Il arriva enfin devant la porte entrouverte de la

chambre de celle qui l'attendait impatiemment pour le remercier de lui avoir sauvé la vie.

Une voix douce de jeune fille se fit entendre :

-- Entrez petit prince Alexandre, mon bon sauveur!", lui dit la jeune princesse qui semblait tirée

d'affaire.


Page 96 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Maintenant elle pouvait lui parler, à lui, le fils de domestiques. Il pensait que s'il ne lui avait pas

sauvé la vie, jamais il n'aurait pu lui parler à cette créature qui vivait dans un autre univers. Un bel

et magnifique univers où il n'y avait pas de place pour les enfants de domestiques, que Dieu avait

mis au monde pour servir ces gens de la noblesse. Il s'avança doucement vers elle. Quand il fut tout

près de son lit, une domestique fit asseoir la princesse confortablement.


Alexandre n'osa pas engager une longue conversation, il se sentit comme paralysé devant elle et

tout ce luxe qui l'aveuglait et l'assommait de ses mille lumières. Jamais de sa vie il n'avait vu autant

de merveilles, il découvrait pour la première fois ce beau palais où il s'y sentait comme plongé dans

un rêve. Il demanda à quitter la chambre de la princesse, lui promettant de revenir quand il se

sentirait mieux et serait plus présentable. La princesse mère confuse s'excusa et l'emmena à la

lingerie en disant qu'elle regrettait de ne pas l'avoir fait plus tôt. Cette pauvre femme était dans tous

ses états. Ce sauvetage provoqua en elle une immense agitation et un grand bouleversement.


On lui fit ôter ses vêtements mouillés et usés, on lui offrit des secs qui étaient presque neufs. Avant

de se vêtir de ces beaux vêtements, il prit un bain chaud. Quand il fut propre, il put se parer comme

un petit prince. Tous ces beaux vêtements avaient appartenu à un neveu de la famille Antipova, il ne

les avait mis que deux fois seulement. Après s'être lavé et habillé de neuf, il passa à la cuisine pour

y manger de bons gâteaux. Quand il eut fini d'avaler cette riche nourriture, il se sentit enfin en

condition, il demanda à revoir la petite princesse.


Ils restèrent un très long moment ensemble, il put lui faire connaître ses beaux poèmes, imaginés et

composés spécialement pour sa bien-aimée. Comme ils ne pouvaient jamais se parler quand ils se

rencontraient dans leur petit coin de paradis, il disait ses poèmes à son chien. L'animale le regardait

comme s'il comprenait les mots que son petit maître sortait de sa bouche. Maintenant il pouvait lui

parler et l'aimer à volonté, car ce qui était défendu hier, ne l'était plus aujourd'hui. Le temps s'écoula

beaucoup trop vite à son goût, il dut quitter à regret ce beau palais, car ses parents devaient

s'impatienter de sa si longue absence.


La princesse mère lui dit qu'elle viendrait dans quelques jours avec son époux, le prince, pour parler

avec ses parents de ce qui avait été promis. Il récupéra sa charrette, puis il prit le chemin du retour.

Quelle belle et merveilleuse matinée il venait de vivre. Tout le long du chemin, il contempla ses

beaux habits et ses belles chaussures toutes neuves, il ne marcha pas trop vite pour ne pas les

abîmer. Quand les habitants du village le virent arriver ainsi vêtu, ils n'en crurent pas leurs yeux. Un

gamin se mit à hurler en le voyant : "Venez voir, vous autres! Alexandre a rencontré en chemin une

fée et elle l'a transformé en petit prince!".

Quand ses parents le virent arriver ainsi vêtu, eux aussi, furent très choqués et ne comprirent pas ce

qui se passait en cet instant.


Page 97 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Il leur dit à tous que l'on devait maintenant l'appeler, prince Alexandre, Anatolièvna-Antipova, parce

que la princesse mère l'avait ordonnée. Ils vinrent tous lui baiser la main droite, car pour tous ces

gens, dans cette matinée exceptionnelle il s'était produit un miracle.

Après cette longue agitation qui s'empara de tout le village, il put leur apprendre à tous qu'il avait

sauvé de la noyade la petite princesse qui s'était enfoncée dans la vase au fond du lac. Maintenant

dans ce village on comprenait ce qui s'était passé en cette matinée vraiment très spéciale. Les

parents d'Alexandre étaient émerveillés du comportement de leur fils. Une semaine après cet

important événement, le prince Antipova vint rendre visite à la famille Anatolièvna. Il s'approcha

d'Alexandre et le félicita vivement pour son acte héroïque. Il dit aux parents qu'ils pouvaient être

très fiers d'avoir un tel fils.


Le prince leur remit une bourse de cuir garnie de pièces d'or, et cela en guise de remerciement. Il

confirma ce qui avait été dit par son épouse dans un moment de grande agitation. C'est à dire qu'il

devenait un membre à part entière de la noblesse et de la famille Antipova. Il amena avec lui les

papiers signés et les remit au père. Boris et Natacha Anatolièvna se mirent à

genoux pour remercier le généreux prince. Le prince leur dit : "Relevez-vous, braves gens. A partir

d'aujourd'hui il ne faudra plus vous courber devant moi en me voyant, car vous êtes les parents du

jeune prince Alexandre".


Maintenant la famille Anatolièvna devait se préparer à vivre une nouvelle vie, et le petit prince

Alexandre allait devoir se rendre au palais pour y recevoir une éducation digne de son nouveau

rang. Au palais, on allait rapidement lui apprendre à lire et à écrire. A partir de ce jour, le destin de

cette famille se trouva complètement bouleversé. Ces gens qui avaient vécu

dans la misère se retrouvèrent subitement plongés dans un autre univers. Ils quittèrent leur maison

de domestiques pour une petite maisonnette de gens disposant de moyens financiers permettant de

vivre une existence de petits bourgeois.


Le père d'Alexandre construisit un atelier à côté de sa nouvelle maison. Cet artiste habitué à

travailler ne désirait pas abandonner son beau métier de restaurateur d'objets d'art. Pendant plus d'un

an, le nouveau petit prince put apprendre à lire et à écrire. On lui enseigna rigoureusement les

bonnes manières qui étaient indispensables pour vivre dans la haute

noblesse russe. Tous les matins, à huit heures, un domestique vint le chercher pour le conduire au

palais afin d'étudier avec des professeurs que le prince faisait venir de Saint Petersburg.


Le soir, quand il rentrait à la maison, il se transformait en professeur et apprenait à lire et à écrire à

ses parents qui étaient analphabètes. Ces gens mirent plus de six mois pour s'adapter à leur nouvelle

vie. Tous les jours les habitants du village venaient voir ces nouveaux petits bourgeois qui avaient

été pauvres eux aussi. Le père leur distribuait de la nourriture, et la mère leur fabriquait des

vêtements chauds pour l'hiver, avec le beau métier à tisser qu'elle avait acheté et fait venir de

Moscou.


Page 98 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


En 1910, Alexandre dut partir pour un long voyage avec toute la famille Antipova. Ils partirent pour

Saint Pétersbourg, où le prince possédait un hôtel particulier et quelques affaires : commerces,

galeries d'art, etc.. Ce fut la première fois de sa vie qu'il quitta ses parents pour une si longue

période. Cette séparation lui causa un énorme chagrin. Il partit faire la connaissance des membres

de la famille du prince, qui désiraient le connaître et se languissaient de voir ce courageux jeune

homme qui avait sauvé la vie de la petite princesse.


Cette année-là, il s'en alla réellement à la découverte d'un nouveau monde, il ne connaissait rien de

cet immense pays où jamais il n'était sorti des limites de ce village où il y vivait depuis sa

naissance. Les seules choses de la vie vécues dans cette très grande Nation, et qui lui furent

dévoilées, il les vit uniquement dans les images des quelques livres qu'on voulut

bien lui montrer.


La princesse Gena lui raconta tout ce qu'il verrait réellement dans son grand voyage à travers la

Russie, et pour lui donner un avant goût de ce qu'il découvrirait, elle lui montra des photographies

des villes et des palais qu'elle avait visités.

Quand il découvrit enfin toutes ces beautés qui lui étaient restées cachées jusqu'à l'âge de treize ans,

alors il ouvrit tout grands ses yeux et oreilles pour y emmagasiner tout ce qui pouvait être vu,

entendu, et étaient beaux dans ce grand voyage. Il resta de longues heures, contemplatif, et ayant le

nez collé sur la fenêtre du train pour admirer les beaux paysages qui

défilaient devant lui. Cette orgie de belles choses excitait son imagination. Elle était d'ordinaire très

active, elle en fut d'avantage active et le motiva à composer de nouveaux poèmes pour sa princesse

Gena.


Ils s'absentèrent l'espace de deux longs mois. Les parents d'Alexandre s'inquiétèrent de cette si

longue absence, et cela les plongea dans d'horribles moments de tristesse. Natacha sa maman pleura

presque tous les jours, parce qu'elle pensait qu'on lui avait enlevé son fils pour toujours.

Cette famille Antipova n'avait pu avoir de garçon, Alexandre fut adopté pour devenir le prince

héritier. Après plus de soixante dix jours de séparation, leur fils les informa que prochainement il

serait en route pour le palais, il expliqua dans sa lettre qu'il passait de très bons moments en

compagnie des membres de la famille du prince.


Page 99 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Ils l'avaient tous adoptés, l'aimaient, le trouvaient racé, grand, beau et intelligent. Durant cette

période, il apprit à danser avec la princesse Gena. Il invita des princesses et des princes de la haute

société, dans des soirées organisées en son honneur. Cette vie le passionnait énormément, il avait

découvert son paradis. Tous ces gens huppés aimaient ses poèmes

adroitement composés en l'honneur du tzar et de sa famille. Il termina sa lettre en disant à ses

parents que dans quelques jours il serait de nouveau avec eux à la maison.


Il avait vraiment hâte de les prendre dans ses bras pour les embrasser très fort. Le petit prince

Alexandre retrouva ses parents adorés et tous ses bons amis, il leur annonça qu'un nouveau départ

devait avoir lieu dans quelques semaines. Ce serait cette fois-ci avec ses parents. Son destin le

poussait ailleurs, il devait entreprendre de longues études. Mais pour cela il devait quitter cet

environnement qui le vit naître, lui et ses ancêtres.


Ses parents se sentirent prêt à le suivre. Ils savaient lire et écrire, ils semblaient s'être bien habitués

à cette vie de petits bourgeois, ils pouvaient s'en aller vivre à la grande ville avec leur fils. Le prince

Antipova possédait aussi un grand immeuble à Saint Pétersbourg, où il y avait un appartement de

libre pour eux. Pour l'occuper, ils devaient seulement emporter avec eux, que quelques affaires

personnels. Dans cette grande ville, le père d'Alexandre pourrait s'il le désirait travailler ou diriger

un atelier d'art, et sa mère s'occuperait à la broderie et la tapisserie.


Ces activités là, c'était sa grande passion. Il n'y avait aucune raison que ces gens refusent cette offre

si généreuse venant du prince qui fut leur ancien maître. Cette nouvelle vie allait être merveilleuse

pour leur fils, ils ne feraient rien qui puisse détruire les beaux projets qui naissaient tous les jours en

lui.

La vie de leur unique enfant semblait être sacrée et la leur n'avait aucune importance à leurs yeux,

ils ne se sentaient nullement autorisés à la lui gâcher stupidement en ne pensant qu'à leur bien-être.

Maintenant une nouvelle existence s'ouvrait devant eux, mais avant de quitter leur village pour

toujours, ils allaient devoir se séparer de leurs bons amis. Ils s'aimaient tant, et avaient vécu dans la

même galère qu'eux.


Le jour du grand départ arriva, et ce fut un moment extrêmement difficile et douloureux à vivre, ils

s'arrachèrent à leurs racines, à cette terre qui les avait vues naître et grandir, eux et leurs ancêtres. Ils

abandonnèrent ceux qui étaient et ceux qui n'étaient plus de ce monde, et cette cruelle séparation

leur brisa le coeur. Ils partirent vers de nouveaux horizons et vers une nouvelle vie. Serait-elle

meilleure ou pire que celle qu'ils connurent jadis? Seul Dieu connaissait la réponse.


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Les parents d'Alexandre s'habituèrent très vite à leur nouvelle vie. On ne s'habitue jamais à la

misère, mais à la vie de petit bourgeois, on s'y fait volontiers et très vite. En 1914, à Saint Petersbourg,

cette année-là, la famille Anatolièvna semblait

bien installée dans cette ville, mais les choses allèrent se gâter très vite, surtout pour la classe

ouvrière. La Russie était à cette époque un pays en plein développement économique, et des milliers

de paysans sans travail vinrent s'installer dans les villes afin d'y trouver un emploi dans les

fabriques.


Mais la guerre allait entrer dans ce pays, pour y semer misère et désolation, et aussi pour y faire

éclater une révolution. Alexandre, à cette époque-là, il passait une grande partie de son temps à

étudier, le droit et les sciences politiques, où tantôt, on le trouvait à Moscou, et tantôt à Saint

Pétersbourg. Le prince Antipova passait beaucoup de temps avec son fils héritier qu'il adorait, il lui

apprenait son métier de conseiller auprès du tzar, et aussi celui d'hommes d'affaires. Il n'avait que

dix sept ans, mais il en paraissait quatre de plus.


Comme il était loin déjà le temps où il poussait sa lourde petite charrette à bras. La Russie allait

entrer en guerre, et lui il avait réussi beaucoup d'examens, il brûlait les étapes si rapidement. La

jeune princesse Gena qui avait deux ans de plus que lui, elle ne parvenait pas à le suivre dans les

études qu'ils entreprenaient ensemble. Le prince Alexandre, comme il se

faisait maintenant appeler dans la haute noblesse de l'époque, il devint très vite le conseiller d'affaire

du prince Antipova, car il s'y montrait plus brillant et plus doué que lui.


Les parents d'Alexandre, eux, menaient une vie calme et heureuse, ils ne manquaient de rien.

Parfois leur fils s'étonnait de leur comportement, car ils se prenaient maintenant pour de vrais

grands bourgeois. Il les surprenait à parler et à se conduire comme eux, et ils en prenaient aussi les

mauvaises manières. Mais il était si fier d'eux, alors il les couvrait de cadeaux et

d'affection. Rien ne semblait être trop beau à ses yeux, pour ce papa et cette maman qu'il adoraient

et vénéraient comme des dieux vivants.


A cette époque, il commença à fréquenter les milieux de la politique, parce que les membres du

gouvernement étaient tous des amis du prince. Mais très vite, il s'aperçut en les fréquentant que ces

gens étaient des êtres profondément corrompus par l'argent et le système en place, où trop souvent

et injustement ils bénéficiaient de ses largesses.


Page 101 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Ces gens ne pensaient qu'à s'enrichir et à exploiter les classes laborieuses, ils les méprisaient et

n'hésitaient pas à les faire tuer quand ces malheureux travailleurs se lançaient dans des

manifestations pacifiques. Les agissements odieux de ces gens-là, cela le rendait malade et le

révoltait parfois. Mais il aimait la politique. Il l'étudiait assidûment et fréquentait tous les grands

politiciens. Après la déclaration de guerre en août 1914, il commença à fréquenter tous les grands

clubs de partis politiques, il fit la connaissance de jeunes étudiants bolcheviks et de quelques

anarchistes.


Un soir, accompagné de la belle princesse Antipova, il se présenta à une réunion organisée par un

groupe de jeunes étudiants bolcheviks. Ces étudiants n'apprécièrent pas la présence de ces jeunes

gens issus de la noblesse, parés de vêtements de très grandes valeurs. Promptement, il sut les mettre

à l'aise en leur racontant son passé de fils de domestiques qu'il fût jadis au service du prince

Antipova. Rapidement, il sut les séduire et se faire accepter dans ce cercle de bolcheviks. Alexandre

et la princesse Gena, formaient un jeune couple harmonieux et vivaient ensemble un amour ardent

et passionné.


La princesse le suivait partout où il allait, et avec lui elle n'avait jamais peur. Il dépassait le mètre

quatre vingt dix et c'était un grand sportif doté d'une imposante musculature. En 1915, il commença

à fréquenter un club d'anarchistes très actifs, il en devint lui aussi un membre très actif. Toutes ces

réunions d'hommes qui venaient des classes laborieuses, cela le fascinait et lui rappelait son passé

de pauvreté, où ses parents y subirent quelques humiliations.


Lui et sa princesse, ils organisèrent des réunions d'anarchistes et ils devinrent des agitateurs. Un

jour, emportés par la colère et ne supportant plus toutes ces injustices qui accablaient le petit peuple,

ils se mirent à injurier les hommes qui entouraient le tzar. Un soir, la police les arrêta tous les deux.

Voyant qu'ils possédaient une carte d'un club de la haute noblesse et que c'étaient les enfants du

prince Antipova, le conseiller du tzar, les policiers s'empressèrent de s'excuser et les reconduisirent

aussitôt à leur domicile.

En 1916, des amis d'Alexandre, des bolcheviks s'engagèrent dans l'armée

pour aller combattre les allemands, ils obéissaient au parti en

s'engageant dans cette guerre. Mais lui, il n'avait pas l'intention de partir se battre dans un conflit

qui ne l'intéressait pas. Il pensait pouvoir préparer un autre combat avec les Bolcheviks : la

révolution. Pour Alexandre et ses amis, la guerre ouvrirait prochainement la porte au socialisme, et

cela se ferait très vite.


Page 102 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Les bolcheviks se sentaient capables de renverser le gouvernement et de prendre le pouvoir. Quand

ils seraient parvenus à leur fin, ils balayeraient toute cette misère qui affamait des millions de

pauvres gens dans cette société inhumaine. Alexandre avait une vision politique bien différente sur

l'avenir de la Russie. Mais pour l'instant, il se contentait de crier avec les bolcheviks : " vive la

révolution, et à bas le tzar!". Il rêvait qu'un jour, peut-être, il deviendrait un grand homme politique,

et que de cette Russie qui était chère à son coeur, il en ferait un grand pays moderne et libre.


De 1915 à 1917, il commença à rassembler des ouvriers d'usines, des paysans et des petits artisans.

Pour ne pas nuire aux membres de sa famille, ses réunions demeurèrent secrètes. Il créa au début de

l'année 1917, un groupement politique, qui s'appela "L'union des classes laborieuses". En octobre,

lui et les membres de son groupement, ils participèrent à

l'insurrection organisée par les bolcheviks. A la fin du mois d'octobre, Lénine tenait Petrograde et

Moscou, mais il ne gouvernait pas encore sur toute la Russie, car il lui restait à anéantir les ennemis

de la révolution.


Les bolcheviks allaient devoir se débarrasser des Russes blancs. Alexandre était trop jeune à cette

époque-là pour se lancer dans la course au pouvoir. Que pouvait-il faire avec une petite poignée

d'adhérents? Mais son destin allait basculer dans l'horreur, car au début de l'année 1918, la

princesse, Gena Antipova, tomba gravement malade.

Au printemps, elle mourait foudroyée par une crise de méningite.

Alexandre se retrouva seul et désespéré. Cette jeune princesse avait pris une place très importante

dans sa vie, et maintenant tout s'effondrait pour lui. Ainsi sa vie se brisa brusquement en mille

morceaux, et le beau prince perdit sa belle princesse, il monta sur son cheval blanc et s'en alla au

loin dans la campagne, dans la famille de sa bien-aimée.


Pendant

plus de trois mois, il se mit à boire pour oublier et noyer son immense chagrin qui lui torturait le

corps, jour et nuit.

Dans la journée, il partait dans la campagne, il se mettait à hurler pour exprimer sa colère et son

immense désespoir. Un membre de sa famille Antipova, l'aida à surmonter son douloureux chagrin

qui semblait vouloir l'enfoncer dans le néant. Ses parents étaient à ses côtés, mais impuissants et ne

sachant que faire pour soulager les souffrances de leur fils. En 1918, il s'engagea dans l'armée

rouge, où Trotski qui était un grand ami de sa famille, le nomma lieutenant et lui ordonna d'aller

massacrer tous les ennemis de la révolution.


Page 103 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


De 1918 à 1920, il noya son chagrin dans cette révolution sanglante, où dans ces journées d'horreur

il buvait beaucoup de vodka. On le retrouvait presque tous les soirs dans un fossé, ivre mort. Ses

soldats le ramassaient et tentaient de le réconforter. Il mena cette vie d'enfer pendant deux longues

années. Sa belle princesse hanta ses jours et ses nuits de cauchemars, car l'amour qu'il avait pour

cette femme lui déchirait les entrailles. Il lui fallut plusieurs années pour se remettre de ce grand

chagrin d'amour.


En 1945, dans une ville de Normandie, il rencontra une nouvelle princesse et une nouvelle raison de

vivre. Les épisodes de la vie d'Alexandre se succédaient les uns aux autres, mais cette partie

spécialement dramatique de sa vie fut beaucoup plus difficile à écouter. Antoinette était en larme en

l'écoutant. Alexandre, pleurait en nous racontant sa vie. La disparition de cette merveilleuse

princesse qu'il avait tant aimée dans cette période de sa vie, c'était plus qu'un simple drame, c'était

une immense tragédie.


Quand arriva la fin de cette guerre civile, le camarade lieutenant Alexandre Anatolièvna revint

auprès de ses parents. Dès qu'il entra chez lui, ils réceptionnèrent une sorte de loque humaine, dont

le corps était entièrement imbibé de vodka. La mort de la princesse l'avait marquée au fer rouge et

aussi plongée dans le néant. Il retrouva ses deux familles. Ses parents la princesse Antipova et son

époux, qui était maintenant devenu un camarade directeur. Le parti l'employait au service social de

la ville de Pétrograde.


Cet ancien prince avait beaucoup changé, la révolution l'avait complètement transformé. Comme il

était loin le temps où il régnait en maître tyrannique dans son village et sur son immense domaine.

Ils semblaient tous s'être bien habitués à leur nouvelle vie, et le faite d'avoir été spoliés de presque

toute leur fortune, cela ne semblait pas trop peser sur leur

nouvelle vie. Le parti leur laissa quand même plus de la moitié des biens immobiliers qu'ils

possédaient, et cela à titre de remerciement envers Alexandre, qui lui, fit un excellent travail dans

cette guerre civile.


Enfin, le camarade lieutenant revint de sa sanglante aventure contre les ennemis de la révolution, et

pour le consoler de son immense chagrin d'amour, il n'avait pas trop de deux familles pour soigner

les plaies qui recouvraient son pauvre corps meurtri par des mois de souffrance. Il n'avait plus cette

allure impériale de grand et beau prince qu'ils connurent jadis.

Mais en si bonne compagnie il ne tarderait pas à retrouver une vie normale.


Page 104 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Il leur fallut plus de huit mois pour remettre ce malheureux soldat sur pied et lui redonner une

apparence d'être humain normal. Le parti se montra très généreux envers cet homme brillant et

dévoué. On mit à sa disposition le meilleur docteur de la ville. Après s'être merveilleusement bien

rétabli, il allait pouvoir repartir vers une nouvelle vie et de nouvelles missions. Le parti avait besoin

d'hommes comme lui. Il était très instruit et cultivé, et avait obtenu de nombreux diplômes dans les

universités, à Moscou. C'était un homme malléable, mais à surveiller très étroitement, car on savait

que c'était aussi un ancien membre de la noblesse.


La révolution avait fait fuir des centaines de milliers d'hommes très instruits, alors le peu qui restait,

il fallait les ménager afin qu'ils servent au mieux les intérêts des nouveaux dirigeants. La disparition

de sa fiancée l'avait complètement transformée, maintenant il ne rêvait plus de pouvoir ni de gloire,

il ne nourrissait plus d'ambition politique d'aucune sorte. De 1922 à

1925, il exécuta plusieurs missions, qui furent toutes très différentes les unes des autres. Il participa

à la construction du communisme, et cela ne fut certes pas une mission des plus faciles. Il dut

surveiller le système et sa structure qui se mettait en place, parce qu'il y avait des hommes qui

cherchaient à saboter cette construction ordonnée par Lénine.


Il pouvait choisir ses missions puis les abandonner quand il le désirait, mais s'il démissionnait le

parti risquait de le sanctionner très durement s'il n'invoquait pas de motifs valables. Un jour, Lénine

lui demanda d'aller dans les villages, afin de punir les paysans qui refusaient de se soumettre à sa

nouvelle politique économique. Certains paysans semblaient s'organiser contre le communisme et le

collectivisme qui se mettait en place. Quand il arriva dans un village avec des soldats de l'armée

rouge, ils durent y inspecter toutes les fermes pour voir si tout ce petit monde obéissait au parti et à

ses mesures de changement.


Les paysans semblaient terrorisés en le voyant, certains hurlaient et se sauvaient en courant avec

femmes et enfants. Alexandre avait à cette époque-là le grade de colonel. Un autre jour, il pénétra

dans son ancien village, où avec ses hommes ils vinrent pour y arrêter ceux qui avaient cachés une

grande partie de leur récolte et qui refusaient de la livrer aux coopératives de l'état. Mais ce jour-là,

il trouva son village presque désert. Un enfant de douze ans s'approcha craintivement de lui, et lui

dit : "Ils sont presque tous morts, camarades colonel !".


Alexandre descendit de cheval et se mit à hurler de rage et de frayeur. Un autre détachement de

soldats l'avait précédé, et on avait fait fusiller des paysans qui avaient inconsciemment détournés

une partie de leur récolte. On avait tué des hommes, on avait assassiné des personnes qu'il avait

connues et avec qui il partagea dans son enfance de grands moments

d'extrême pauvreté. Il se mit pleurer, à penser et à insulter Lénine et les membres de son

organisation maudite.


Page 105 - Papa Alexandre - Chapitre 5 -


Ils avaient osé s'en prendre à de pauvres et misérables paysans analphabètes, qui eux ne

connaissaient rien au collectivisme. On leur avait promis des terres, puis des montagnes de justice et

de liberté pour les braves travailleurs. Maintenant on les volait, on les massacrait et brûlait leurs

fermes, comme s'ils n'étaient que de vulgaires bandits. A cet instant même, il ne voulut plus

appartenir à cette armée de brigands et être au service de cet assassin de Lénine qui faisait tuer les

gens du peuple. Il ne comprenait plus rien à cette révolution qu'il avait voulu et ardemment servie

pour que les gens de son pays y découvrent le bonheur. Il ordonna à son lieutenant de prendre le

commandement de son unité, et promptement il quitta l'armée et cette horrible mission sur le

champ.


Une fois rentré chez lui, il n'osa pas en parler à sa famille, afin de ne pas les traumatiser en leur

racontant cette pénible affaire. Quelque temps après, il demanda au parti de lui rendre sa liberté.

Mais ils refusèrent de se séparer de cet homme qui devait obéir, sinon, il perdait tous les avantages

que lui offrait le parti, à lui et sa famille. Lénine le tenait et ne voulait pas se séparer d'un élément

aussi intéressant que lui.


Après la mort de Lénine en 1924, il tenta de nouveau de se libérer du parti. Pour sortir de leurs

griffes, il alla voir son ami, Boris Dimitrov, qui avait fait des études de médecine et de psychiatrie.

Il lui demanda de l'admettre pour quelque temps dans l'hôpital où il travaillait. Pour l'aider

efficacement, son ami devrait lui délivrer un certificat de maladie, afin que le parti ne lui confit plus

de missions trop importantes. Mais cette maladie ne devrait pas être trop grave, car il désirait

seulement prendre ses distances avec ces dirigeants qu'il méprisait de toutes ses forces.

Dès 1925, on commença à l'oublier, on ne lui confia que des missions peu importantes, qui le

menaient de Petrograd à Moscou.


Il retrouva des anciens membres de son petit parti politique qu'il

avait créé avant la révolution. Tous ses anciens amis avaient eux aussi été mis à toutes les sauces du

parti, et certains en bavaient un peu. Ils devaient obéir à des dirigeants qu'ils craignaient et

n'aimaient pas, ils n'avaient pas le choix car ils devaient ramper et servir ce régime totalitaire.

Mais certains de ses amis trouvèrent une bonne place dans cette nouvelle société.

Avant la révolution, ce n'étaient que de pauvres petits artisans sans avenir, mais après ils devinrent

des camarades responsables de l'économie du pays. De gros fonctionnaires au service de l'état. Mais

tous semblaient étouffer dans ce système totalitaire qui manquait terriblement de liberté, car ils se

sentaient sans cesse surveillés et espionnés par des gens qui travaillaient avec eux dans le même

service.


Page 106 - Papa Alexandre - Chapitre 5 -


A partir de 1926, Alexandre et ses anciens amis commencèrent à réfléchir et à s'organiser, ils prirent

la décision d'essayer de chasser du système le fameux Staline qui semblait détenir entre ses mains la

clef du pouvoir. Mais ils savaient tous qu'ils s'engageaient là, dans une mission périlleuse et presque

impossible. Dans cette période de sa vie, Alexandre se sentit devenu un homme mûr, car il n'ignorait

plus rien de la politique. Il l'avait étudiée, il avait aussi fréquenté de nombreux grands politiciens,

avant et après la révolution.


Il avait appris tout ce qu'il fallait savoir pour diriger un pays, il en était maintenant très capable.

Mais pour renverser celui qui détenait entre ses mains le pouvoir, il allait devoir recruter des

terroristes et des soldats de l'armée rouge, des hommes dévoués et discrets qui avaient servis le pays

sous ses ordres.


En quelques semaines, il réussit à rassembler une petite armée de plus de deux cent hommes, mais

cela fut très insuffisant. Il lui fallait bien plus de moyens et beaucoup de matériel de guerre pour

réussir son entreprise. Il ne parvint pas à les obtenir pour organiser un soulèvement de masse et un

attentat contre Staline.


Un jour, un espion des services de renseignements parvint à s'infiltrer dans son organisation, et

aussitôt tout s'effondra. Il fut arrêté immédiatement. La police secrète le tortura afin qu'il dénonce

tous ses complices. On lui fit subir plusieurs séances de torture, mais il n'avoua rien. Le chef de la

police secrète comprit que rien ne sortirait jamais de la bouche de cet

homme. Il savait aussi qu'il était très dangereux de continuer à le torturer, car il avait derrière lui

une puissante organisation et de nombreux terroristes qui lui étaient entièrement dévoués.


On décida en haut lieu qu'il serait condamné à dix ans de travaux forcés qu'il exécuterait dans des

camps en Sibérie. Alexandre fit savoir à Staline que s'il s'en prenait à sa famille et à sa propre vie,

alors il se vengerait sur les siens et ferait exterminer des membres importants du gouvernement par

les terroristes qui étaient toujours entièrement dévoués. Staline ne s'attaqua jamais à la famille

d'Alexandre, mais il réussit à retrouver une grande quantité de ses complices qui devaient le

neutraliser ou le tuer.


Après quatre années d'internement, il fut libéré et put rentrer chez lui. Ces années qu'il passa dans

les camps ne furent pas trop pénibles pour lui, car il put y bénéficier d'une certaine protection de

gens qui servaient le régime en place, et avec qui il avait activement travaillé après la révolution. A

sa sortie de captivité, on lui ordonna de se présenter à Moscou, au

bureau de la police secrète où un homme lui tendit la main, et lui dit sèchement : " Si tu tiens à

rester libre, toi et ta famille, alors soumet toi et rentre dans le rang immédiatement".


Page 107 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Que pouvait-il faire d'autre que d'obéir à ce tyran qui tenait le pays dans sa main ? On ne fit aucun

mal aux membres de sa famille, il put rentrer enfin libre chez lui. Alexandre et sa famille

conservèrent les privilèges qu'ils obtinrent au temps de Lénine. Staline n'osa pas perturber la vie de

ces gens. Le prisonnier retrouva très vite sa famille Antipova et ses parents,

qui avaient beaucoup souffert durant cette longue absence. Le parti leur donna de fausses nouvelles,

ils le crurent disparu pour toujours. Le retour du fils chéri, cela fit beaucoup de bien à ces gens, qui

avaient l'air bien mal en point.


Leurs pauvres corps s'étaient affaiblis et usés prématurément, et cela par la faute de ce changement

dans la société russe. Enfin, le bonheur revint dans cette famille qui fut de nouveau réunie. Sa

maman se remit très vite du mal qui avait paralysé son pauvre corps durant cette longue séparation.

Après qu'elle fut complètement rétablie, ils s'en allèrent faire de longues promenades dans les

jardins de la ville où ils passèrent leur temps à se souvenir de leur bonheur passé.


Un mois après sa sortie des camps, il dut se présenter au bureau de la police secrète du parti, où le

chef lui fit savoir qu'on l'avait muté aux services des renseignements pour y occuper un poste très

important. Pour gouverner cette immense empire, Staline avait besoin d'hommes qui soient capables

de détecter tous les individus qui étaient susceptibles de nuire au pouvoir qu'il détenait désormais et

n'avait aucunement l'intention de partager avec quiconque. Il confia donc une partie de cette

immense responsabilité et de cette grande surveillance à un des hommes qui avaient tenté de le faire

assassiner.


La grosse machine de l'empire rouge devait bien fonctionner, et pas un grain de sable ne devait y

pénétrer dans un de ses beaux rouages bien huilés. Alexandre dut surveiller pendant dix ans des

hauts fonctionnaires de l'état et de l'armée, et il envoya dans les camps tous ceux qui paraissaient

suspects. Ce travail le dégoûta profondément, mais il dut se résigner et ramper au pied de l'homme

qui détenait le pouvoir dans ce pays. Le récit de cette histoire dramatique et déchirante, fut parfois

pénible à écouter. Je compris que dans ma triste vie je n'avais pas enduré autant de souffrances, et

cela me réconforta et me donna du courage pour l'avenir. De 1932 à 1942, Alexandre se trouva

involontairement plongé dans l'espionnage de l'appareil d'état soviétique. Mais il le fit sur ordre du

tyran, et dut l'exécuter à la lettre, sans quoi on aurait persécuté et interné à vie tous les membres de

sa famille.


En 1943, il fut mobilisé et dut partir pour combattre les nazis qui s'étaient déjà installés dans

quelques endroits de son pays. Il retrouva son grade de colonel dans l'armée rouge, et une nouvelle

aventure commença pour lui. Dans cette guerre, il se contenta d'obéir aux ordres de ses supérieurs,

il fit son devoir de soldat, et rien de plus.


Page 108 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Durant cette période, il fit le nécessaire pour rester en vie, et ce fut son unique objectif. En avril de

l'année 1945, il entra dans Berlin en ruine, et avec ses soldats ils réussirent à s'emparer d'une petite

partie de la ville. Quand la guerre fut terminée, il lui vint l'idée de déserter l'armée, parce que plus

rien ne le retenait désormais dans son pays. Sa pauvre mère, sa douce Nina, avait quitté ce monde

depuis quelques temps déjà, et son père et la famille Antipova, eux, ils étaient dans une maison de

personnes âgées, car la guerre les avait anéantis. Ils n'avaient plus envie de vivre dans ce monde

stupide et inhumain.


Tous les êtres qu'il avait tant aimés l'abandonnèrent, il se sentit si seul au monde, qu'il décida de fuir

ce pays de malheur qui ne pouvait plus rien lui offrir de bon. Une nuit, il s'infiltra discrètement dans

le secteur occupé par les Américains, il demanda qu'on lui accorde l'asile politique, parce que sa vie

était en danger dans son pays.


Quelques jours après, il passa dans le secteur français, où il échoua à Rouen pour y rencontrer la

belle Antoinette Dubois, qui semblait faire partie de son destin. La Normandie, c'était le lieu du

débarquement allié, il pensa que ce serait peut-être pour lui le point de départ d'une nouvelle vie. Il

vit juste, car son rêve se réalisa très vite. Après avoir rencontré sa belle

princesse, ils passèrent une nuit ensemble et ils décidèrent de ne plus jamais se quitter.

Le lendemain, il invita sa bien-aimée à faire sa valise et à partir pour Paris, où il y trouverait des

amis pour assurer sa protection. Maintenant le colonel déserteur de l'armée rouge, il avait un but

dans la vie, il devait penser à se protéger, lui et sa future femme.


Ils se connaissaient depuis vingt

quatre heures seulement, et déjà ils pensaient s'engager ensemble dans le

mariage. La belle Antoinette Dubois était folle amoureuse de cet homme, qui était beau et

mystérieux, elle pensait qu'avec lui elle n'allait pas s'ennuyer et que sa vie serait chargée de belles

aventures et de bonheur.

Alexandre avait quitté son pays pour fuir un régime totalitaire. Mais ce maudit Staline ne l'avait pas

oublié, et il enverrait des hommes pour tenter de le ramener chez lui. Alexandre était un homme qui

savait beaucoup trop de choses, et surtout il connaissait des secrets d'état. Il avait fait surveiller

étroitement tous les hauts fonctionnaires civiles et militaires de l'union

Soviétique, par des hommes formés par ses soins.


Page 109 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Avec sa future femme, ils partirent pour Paris, en pensant y retrouver son grand ami Sacha Vlanov

qui avait été le chef d'une organisation terroriste, et qui le protégea, lui et sa famille, quand il fut

interné dans des camps en Sibérie. Il avait dans sa poche l'adresse d'un réfugié Politique russe, qui

quitta son pays avant la mort de Lénine. Cet homme était un membre de la haute noblesse russe,

c'était un cousin des Antipova. Il habitait rue de la croix nivert à Paris. Quand il arriva dans la

capitale, Alexandre se rendit directement à cette adresse, où il retrouva cet homme qui l'attendait

avec impatience.


Le réfugié s'appelait Nicolas Pavlovna, il lui demanda des nouvelles du prince Antipova. Mais

malheureusement, quand il les quitta tous avant de partir à la guerre, ils n'avaient plus leurs têtes à

eux et ils sombraient lentement dans le néant. Le réfugié politique lui donna l'adresse de son ami

Sacha. Avant la guerre, il avait acheté une grande brasserie dans le centre

de Paris. Il resta vingt quatre heures chez Nicolas Pavlovna.


Le lendemain matin, il partit à la rencontre de ce Sacha, qui avait disparu de sa vie depuis 1937.

Quand il retrouva son ami, aussitôt les deux hommes tombèrent dans les bras l'un de l'autre, ils

s'embrassèrent très chaleureusement. L'homme qui le reçu avait un physique d'aventurier et

s'habillait comme un cosaque.

Il raconta à Alexandre cette période qu'il vécut après son départ forcé de Russie. Sacha vint se

cacher, ici, à Paris, chez un ami qui était un ancien terroriste. Cet homme qui l'accueillit pour l'aider,

était un membre d'une organisation qui visait à renverser Staline et à anéantir ses proches amis qui

dirigeaient le pays. Sacha demanda asile et protection à cet homme qui

s'était reconverti en France. Il travaillait pour la maffia américaine, qui s'était implantée dans Paris

avant la guerre.


La maffia engagea Sacha qui avait beaucoup d'expérience dans le domaine de la violence, et

l'organisation l'utilisa pour protéger ses nombreuses affaires. Alexandre lui expliqua l'objet de sa

visite, et lui réclama aide et protection. Le lendemain matin, Sacha lui présenta Hans Fridman, un

juif Allemand, qui s'occupait lui aussi des affaires de la maffia. Les deux hommes se plurent

immédiatement, et sentirent sur l'instant qu'ensemble ils allaient faire de grandes choses. Hans à

cette époque-là, était responsable d'un réseau de la prostitution de luxe et de la drogue.

Mais son nouvel ami Alexandre, ce n'était pas un homme qui pouvait accepter n'importe quel genre

de travail. Il connaissait un parrain à Chicago, qui recherchait un avocat et un très bon conseiller

financier. Hans comprit aussitôt que cet homme que son organisation recherchait, il venait de le

rencontrer.


Page 110 - Papa Alexandre Chapitre 5 -


Sans tarder, il le mit en contact directement avec son futur employeur. Le parrain discuta au

téléphone pendant un quart d'heure avec Alexandre. Quand il lui annonça qu'il avait obtenu une

licence de droit à l'université de Moscou et avait une très importante expérience dans le domaine

des affaires, immédiatement , le parrain fut séduit et l'engagea sur le champ.

Cet homme qui lui offrait un bel emploi et un bel avenir dans les affaires, lui promit aussi d'assurer

sa protection, afin que Staline n'envoie pas ses hommes pour tenter de le ramener dans son pays.

Alexandre remercia son grand ami Sacha, et il dut le quitter pour rejoindre son employeur de

Chicago. Mais avant de partir pour les Etats-Unis, il épousa sa belle princesse.


A son mariage, il eut pour témoins, ses deux amis, Sacha et Hans. Alexandre et Antoinette

s'installèrent à Chicago dans une villa que le parrain mit à leur disposition. Aux Etats-Unis, il

travailla plus de six mois dans ce milieu qu'il n'aimait pas, et il y fit un travail remarquable. En

entrant dans cette nouvelle vie, il comprit très rapidement qu'on venait de l'enfermer dans une

prison dorée, d'où il ne pourrait probablement jamais sortir.


La maffia s'empara de cet homme aux talents multiples, et en échange de ses bons et loyaux

services, elle le protégea aussi bien qu'un très grand chef d'état. Mais son épouse Antoinette, n'aima

pas cette vie et ces longues journées ennuyeuses qu'elle vivait loin de son pays. Quand elle apprit

qu'elle allait mettre un enfant au monde, alors elle demanda à son époux de quitter l'Amérique. Ils

quittèrent Chicago pour se rendre en Suisse, où le parrain lui confia d'autres missions en Europe, et

continua à le protéger. Le jeune couple vint s'installer à Genève dans la villa du docteur Dimitrov,

qui travaillait à cette époque-là dans une clinique privée. Leur enfant vint au monde au printemps de

l'année 1946 : ce fut une belle fille qu'ils appelèrent Tonia.


Mais ce nouveau bonheur lui faisait peur, car il craignait pour la vie de ses deux amours, qui étaient

le seul bonheur qui lui restait au monde. Maintenant, il allait devoir se méfier des espions que

pourrait lui envoyer ce Staline. Ils commencèrent à montrer le bout de leurs nez, vers la fin de 1946.

Une nuit, le téléphone sonna au domicile de son ami, et la personne qui

était au bout du fil, lui dit d'une voix moqueuse : "L'oiseau égaré doit regagner son nid".

A ce moment même, il comprit que la chasse à l'homme était ouverte, alors il fallait fuir très

rapidement.

Le lendemain, ils quittèrent la Suisse pour ce rendre en Italie, chez un parrain. Mais les

espions le retrouvèrent sans aucune difficulté, ils voulurent lui parler car ils avaient un message à

lui transmettre. L'entretien fut rapide. Le tyran ordonnait, et il fallait que son chef des services de

renseignements rentre immédiatement au pays, sinon on allait lui faire mener une vie d'enfer. Il

refusa catégoriquement de retourner vivre en Union Soviétique, et cela tant que ce dictateur

sanguinaire serait au pouvoir.


Page 111- Papa Alexandre Chapitre 5 -


Le lendemain, sous bonne escorte, ils repartirent pour Chicago où l'attendait le parrain qui

l'employait et le protégeait avec une très grande efficacité. Mais ses ennuis recommencèrent et la

corrida commença, car Staline envoya un commando armé pour le terroriser. Ils vinrent la nuit tiré

des rafales de mitraillettes sur les murs de la villa où il était hébergé avec sa petite famille.

Sa femme et sa fille hurlaient de terreur, car les murs tremblaient et les vitres volaient en éclats. Ils

quittèrent toujours sous bonne escorte cette villa et s'en allèrent vivre en Amérique du Sud, dans une

petite forteresse qui appartenait à un dictateur, président de la république. Les espions envoyés par

Staline tentèrent de nouveau de l'atteindre, mais ils n'y parvinrent jamais.


Le Tyran mourut en mars de l'année 1953, et Alexandre et sa famille furent enfin débarrassés de ce

monstre qui tenta de les tuer à maintes reprises. Au printemps de cette année-là, son grand ami

Sacha Vlanov tomba gravement malade, et il supplia Alexandre de reprendre en mains ses affaires

que sa maladie empêchait de gérer convenablement. Il accepta son offre et rentra en France, mais il

ne put se rendre aux obsèques de son grand ami qui mourut avant qu'il arrive à Paris.


Alexandre confia la direction de cet héritage, à son ami Hans Fridman, et il ne garda pour lui que

des affaires légales que Sacha possédait en Suisse. Il s'installa donc à Lausanne pour faire

connaissance avec ses nouvelles affaires, mais il n'y resta pas très longtemps. Quelques mois après,

il vint s'installer dans le midi de la France. De 1954 à 1965, lui et sa petite famille y vécurent des

jours heureux, et le nouveau dirigeant de l'union soviétique ne vint pas le déranger dans sa nouvelle

forteresse. Quand j'ai connus l'homme qui allait devenir mon troisième père, Alexandre avait 67 ans,

et il en paraissait dix de moins.


Dès les premiers jours quand je suis arrivé à la villa Nina, où vivait mon nouveau père, je me suis

rapidement adapté et intégré à sa propre vie qu'il vivait paisiblement entouré d'une forteresse

humaine où des membres importants de la maffia le protégeaient merveilleusement bien. Je fus

plongé dans cette vie par hasard, en ayant tout simplement poussé la porte de

l'oublie et du néant.


Ce fut celle du paradis qui s'ouvrit pour m'accueillir, afin de me plonger dans un océan d'amour et

de tendresse. Ces gens faisaient partie de mon destin et de ma vie qui était jalonnée de dizaines

d'obstacles qui furent plus ou moins difficiles à franchir. Mon beau papa Alexandre quitta ce monde

en 1991, après une longue vie, où il traversa très souvent les jardins de l'enfer et beaucoup moins

souvent ceux du paradis.


Page 112 - (retour à la vie normale) Chapitre 6


Après avoir longuement écouté les épisodes de la vie de cet homme hors du commun, je pus l'aimé

d'avantage. A partir de ce jour, je vis dans ses yeux que mon nouveau père m'aimait autant que sa

fille Tonia. Mon ami, Jill l'américaine nous quitta en emportant avec elle des bandes

d'enregistrement d'une belle et grandiose histoire. Elle écrivit ce livre, mais on ne put jamais le lire,

parce qu'elle se suicida à la suite d'un chagrin d'amour.


Après m'être longuement plongé dans l'histoire de la vie de mon père adoptif, je suis repartis dans la

vie plus confiant et plus déterminé à vaincre les obstacles qui me paraissaient souvent

insurmontables. Alexandre m'avait chargé le corps de forces nouvelles, qui allaient m' être très

nécessaires pour poursuivre mon destin. Mes amis Rénato et Françoise, disparurent de ma vie. Ils

furent enfermés dans une prison quelque part en Asie, où on les condamna à mort pour avoir

consommé et vendu de l'opium. Tonia et moi nous eûmes beaucoup de chagrin quand le parrain de

Milan nous annonça cette dramatique nouvelle.


J'ai retrouvé mon ami Carpenter, l'anarchiste très actif qui mit un peu de désordre dans ma vie en

m'invitant dans des réunions. Ce garçon avait fait à Paris, la connaissance d'un juif allemand que la

France entière allait connaître pendant les événements de mai 68. Pour l'éloigner de ma vie, je lui ai

donné de l'argent et lui ai confié une mission sur la région parisienne.


Je n'avais pas renoncé à ma vengeance contre cette société, qui m'avait tant humilié et fait souffrir

pendant de nombreuses années. Quand je vis en 1968, tous ces étudiants s'agiter et se révolter, j'ai

compris que je n'étais pas le seul à vouloir que les choses changent dans notre société. La

génération des mal aimés et des jeunes nés après la guerre, elle se révolta et sut se faire entendre de

ceux qui se bouchaient les oreilles et se voilaient la face, afin de ne rien voir et de ne rien entendre.


En 1968, je ne me suis pas mêlé à cette agitation dans Paris, car j'avais d'autres projets à réaliser et

des vies humaines à sauver du désespoir. Quand nous avions quelques heures de libres, Tonia et moi

nous partions en pleine mer, sur le voilier d'Alexandre. Cette petite coque de bois avait une bonne

voilure et un bon moteur qui pouvait nous emmener très loin au large, là où on se sentait bien tous

les deux.


Page 113 - (retour à la vie normale) Chapitre 6


Quand nous en avions assez de voir le bateau filer sur les vagues, nous larguions les amarres pour

nous laisser bercer par les vagues. Ma douce Tonia s'allongeait à côté de moi, je lui composais des

poèmes. Dans mon imagination, je la voyais chevauchant un magnifique étalon noir, je lui disais

qu'ensemble nous chevauchions les nuages. Quelques fois, je m'imaginais que nos corps s'élevaient

tout doucement en direction d'une belle planète. Cette boule géante et magique, je l'ai appelé,

Antoniarès, la mystérieuse planète bleue. Mon imagination nous emportait sur cette belle planète

bleue, où je voyais un beau soleil tout blanc. Les rayons étaient bénéfiques et ne blessaient pas les

yeux des humains.


Je dis à Tonia, que quand j'ai perdu la mémoire, je voyais dans mes rêves cette planète et son soleil

dans le néant où je fus plongé. J'avais l'impression de vivre avec une fée, parce que tout ce qui

sortait de son esprit, n'était que beauté et pureté. Son corps et son âme semblaient êtres si purs, que

parfois j' avais peur de souiller cet ange si merveilleux que le ciel avait envoyé sur terre, rien que

pour moi.


Sur cette belle planète bleue où je m'évadais avec ma belle Tonia pour y fuir les réalités et les

cruautés de la vie, j' y invitais les personnes que j'aimais le plus. Il y avait mes parents adorés, et

d'autres amis qui partageaient notre bonheur sur cette terre. Sur cette belle planète bleue, il ne devait

y vivre que des anges de pureté, de beauté et de lumière. Avant de pénétrer dans ce lieu magique,

nous devions passer dans une grande chambre de purification où il y avait un brouillard purificateur.

Ce brouillard était tout blanc. Nous devions tous y pénétrer sans aucun vêtements sur nous.


Après avoir traversé cet espace purificateur, nous devions nous sentir léger et transparent comme

l'eau pure et claire d'une belle rivière. Nos corps s'étaient débarrassés de toutes ces impuretés

malsaines que la terre avait imprimées sur nos enveloppes corporelles. Sur cette planète bleue, tout

semblait pur et sans tâches, il y régnait une extrême pureté. Libérés et débarrassés de toutes ces

impuretés, nous pouvions entrer dans le beau et immense jardin qui s'étendait à l'infini. Je disais que

les humains ne marchaient pas vraiment dans cet endroit magique, mais que leurs corps semblaient

comme flotter dans l'espace. Nos pieds frottaient de temps en temps le sol qui ne voulait pas nous

retenir trop longtemps.


Page 114 - (retour à la vie normale) Chapitre 6


Avec Tonia,nous partions très souvent sur ce bateau en pleine mer, là où il y avait un endroit

magique qui pouvait nous transporter au-delà de cette terre où régnait le mal. Ma douce princesse

semblait vivre sur une autre planète quand je l'ai rencontré la première fois. Tonia était une jeune

fille très sage, elle évitait les garçons qu'elle trouvait sournois et mal élevés. Elle n'aimait pas les

jeunes de la Côte d'Azur, en particuliers ceux qui fréquentaient l'université où elle étudiait. Je fus

l'unique garçon qu'elle aima passionnément.


Après avoir vécu durant de longs mois dans ce beau jardin paradisiaque, dans ce monde merveilleux

et magique, là où je pensais que notre bonheur serait éternel. Un jour vint, et ce jour-là, sur la mer

où nous naviguions, il me sembla que mon corps refusait de s'élever afin de se diriger vers notre

belle planète bleue. Ce fut un signal que m'envoya mon destin pour m'alerter d'un danger imminent.

Mon corps allait-il de nouveau replonger dans le néant?


Mais je n'en savais rien encore, je me contentais de profiter pleinement, jour après jour, de ce

bonheur que la vie m'offrait si généreusement. Rien en ce monde ne pouvait briser ce lien

indestructible qui nous unissait. Nous ne pensions pas encore au mariage, mais cela viendrait

sûrement un jour. Je me souviens du jour de notre première rencontre, dans cet asile sordide. Ce

jour-là, ce fut pour moi le plus beau de sa vie. Quand un homme parvient à se libérer de l'emprise

néfaste d'un milieu qui ne le rend pas heureux, qui le retient sans raison. Quand le moment arrive où

enfin il réussit à se glisser dans un monde accueillant et humain, ce moment là son corps exulte de

bonheur.


Ce jour là mon corps explosa de joie dans cette journée magnifique où je vis pour la première fois

apparaître un ange. Le bonheur que l'on ressent dans un tel moment, cela est bien difficile à

expliquer. Tonia Anatolièvna, ma douce et belle princesse, après avoir connu de longs mois de

bonheur, un jour sa belle étoile commença à s'éteindre lentement.


(Dans les jardins de l'enfer) Chapitre 7


Oui, un jour la bonne étoile de Tonia commença à pâlir dans le ciel, et cela commença quand j'ai

quitté inconsciemment la villa Nina. Pourtant, Alexandre avait réussi à la guérir en lui offrant de

longues vacances de rêve. Mais, un an après, elle commença à souffrir de violents maux de tête.

Son mal disparut durant plusieurs mois, puis il revint la tourmenter à la fin de

l'année 1968. Un dimanche matin, elle se mit à délirer, des souvenirs douloureux de mon départ

revinrent la tourmenter et la firent pâlir de frayeur. Ce jour-là, elle ne s'évanouit pas, elle nous quitta

pour toujours, foudroyée par une congestion cérébrale.


Page 115 - Chapitre 7 (Dans les jardins de l'enfer)


Voyant que ma bien-aimée venait de me quitter pour toujours, j'ai perdu la raison. Otto appela une

ambulance pour qu'on me conduise à l'hôpital. A la mort de Tonia, je devins complètement fou, un

fou dangereux à mettre sous très haute surveillance. Alexandre me fit interner et soigner dans une

clinique privée en Suisse. Quand il venait me voir, je ne le reconnaissais pas. Les infirmiers durent

me donner beaucoup de calmants pour apaiser ma souffrance. Quand les drogues ne me faisaient

plus d'effet, je me mettais à hurler comme une bête sauvage.


Je suis resté enfermé dans une cellule pendant trois semaines. Après deux mois d'hospitalisation, je

redevins normal, je me suis retrouvé de nouveau enfermé dans un établissement psychiatrique, tout

comme je l'avais été à Nice. On m'avait installé dans une belle clinique de luxe, où de charmantes

infirmières me veillaient, jour et nuit. Je n'attendis pas d'être complètement guéri, je me suis enfui

de cette clinique. J'étais responsable de la mort de Tonia, j'avais détruit et ruiné le bonheur d'une

famille. J'ai pensé que plus jamais je ne trouverais la force ni la volonté de revenir vivre à la villa

Nina.


Je ne voulais plus ressembler à un être humain, je voulais arracher mon passé de mon cerveau. Je

me suis enfui dans la campagne, je devins en quelques jours un animal sauvage. Le soir, je sortais

de ma tanière pour aller voler dans les fermes, des oeufs et des légumes pour les manger crus. La

nuit, je hurlais comme un jeune loup hurlant à la mort, je m'arrachais les cheveux parce que des

souvenirs douloureux me revenaient à l'esprit. J'avais le visage maculé de terre et de sang. La nuit,

je dormais dans des granges abandonnées où les rats me mordaient les jambes.


Je ne sentais plus rien, mon corps se délabrait lentement. On m'avait précipité dans un de ces jardins

de l'enfer, je m'y sentais comme étant un démon égaré et rejeté d'un paradis où je n'avais pas mérité

d'y vivre. De ce lieu de purgation, on ne cessait de me hurler à la face, qu'une famille entière avait

été détruite par ma faute et mon stupide comportement. Le moment du châtiment suprême était

arrivé, je devais payer très cher mon crime.


Je dormais n'importe où, et un matin mon corps faillit plonger dans une mare gluante et

nauséabonde. Je m'étais endormi au milieu d'un pré en friche. J' étais sale et mon corps empestait. Un

jour, j'ai rencontré une femme dans un bois. Elle cherchait des champignons. Quand elle me vit dans

cet état, elle se mit à hurler de frayeur. Elle sembla comme terrorisée, car je ressemblait à un animal

sauvage.


Page 116 - (Dans les jardins de l'enfer) Chapitre 7


Un matin, je me suis réveillé dans la grange d'une ferme, j'ai aperçus une femme qui me visait avec

un fusil de chasse. Elle me dit : "Tu vas te laver, car je t'ai préparé une grande bassine d'eau . Je dus

lui obéir, je n'avais pas le choix. Dès que je fus lavé et présentable, elle me donna des vêtements

propres. C'étaient ceux de son défunt mari qui était récemment décédé d'une crise cardiaque. Elle

n'avait que quarante ans, cette pauvre fermière, elle se retrouvait seule avec sa ferme à exploiter.

Elle me dit qu'elle était une française des hautes Alpes, elle avait épousé le propriétaire de cette

ferme.


J'ai compris très vite que cette femme autoritaire désirait faire de moi son domestique. J'ai

refusé catégoriquement en lui disant qu'elle se trompait d'individu. Je lui ai dit que je n'étais qu'un

pauvre être humain perdu et très malheureux. Elle eut pitié de moi, je suis resté quinze jours chez

elle. Elle me redonna une apparence d'être humain normal, elle m'obligea à raconter mon passé.

Je lui ai raconté une longue période de mon passé. Cette femme me torturait l'esprit, elle se

réjouissait de me voir pleurer et souffrir. Son malheur et sa détresse semblait lui faire beaucoup de

bien, elle ne se sentait plus seule à souffrir et à se noyer dans son chagrin.


J'ai décidé de quitter cette

femme qui devait être un peu folle. Je suis monté dans un car pour aller à Menton. Quand je suis

arrivé dans cette ville, j'ai téléphoné à la villa Nina pour prendre des nouvelles de mes parents.

Une femme me répondit que monsieur Anatolièvna se reposait dans le salon, elle me fit attendre un

moment. Elle alla dire à Alexandre que son fils désirait le voir. Quand elle revint, elle me dit que

mon père m'attendait avec impatience.


En entrant dans la villa Nina, un parfum inhabituel que

dégageait cette maison me parut étrange. Mon sang se glaça et mon pauvre corps en trembla de

frayeur. Je suis entré lentement dans le grand salon, je vis que l'on avait déposé et allumé plusieurs

bougies rouges. Alexandre était assis dans un grand fauteuil, il me regarda longuement sans dire un

mot.

Avant ce drame, j'avais vécu avec un homme gaie et toujours gracieux, je le découvris brisé et

anéanti par un énorme chagrin qui semblait vouloir l'emporter loin de ce monde. Une infirmière

venait de lui faire une piqûre pour calmer cette détresse qui lui rongeait le corps.


Page 117 - (Dans les jardins de l'enfer) Chapitre 7


Je me suis approché de lui, mon pauvre papa leva la tête avec difficulté. D'une voix souffreteuse et

très grave, il me dit : "C'est bien toi, mon petit Norbert. Tu es enfin revenu vers nous". Il trouva la

force de se lever, il s'avança pour me serrer dans ses bras. Mon pauvre papa, il en pleura toutes les

larmes de son corps.


--Tu vas rester avec moi quelques jours, parce que j'ai besoin de ta compagnie en ce moment, me

dit-il en tremblant de bonheur. Il m' apprit que ma maman Toinette nous avait quittés pour toujours.

Elle nous quitta trois mois après la mort de sa fille. Ma pauvre maman Toinette fut emportée par un

immense chagrin qu'elle ne put maîtriser, ses forces l'abandonnèrent pour toujours. Quand je me

suis enfui de l'hôpital, je n'ai pas trouvé le courage d'aller la voir, je n'étais plus en état de le faire. Je

n'aurais pas eu le courage ni la force de la prendre dans

mes bras, me sachant pleinement responsable de la mort de sa fille.


La nouvelle de sa disparition me fit de nouveau souffrir. Il ne me restait plus que mon pauvre papa à

aimer. Je compris que son aide allait m'être d'un grand secours. Il fallait absolument que mon père

parvienne à surmonter son immense chagrin, sans quoi il ne vivrait pas très longtemps. Je lui promis

de rester avec lui, tout le temps qui serait nécessaire pour l'aider à oublier ce drame. Les trois

premiers jours que nous avons passé ensemble, furent très difficiles et pénibles. Alexandre pleurait

sans discontinuer car son immense chagrin lui mortifiait le corps et le précipitait dans le néant.


Mon pauvre père se mourait devant moi, je me sentais impuissant face à cette immense détresse qui

l'accablait et lui rongeait les entrailles. J' adorais et je vénérais cet homme qui m'avait sorti de ma

misérable condition. Il m'avait chaleureusement accueilli chez lui sans me connaître. Les membres

de sa famille m' avaient donné tant d'amour et d'affection. Alexandre m'avait offert la main de sa

fille pour me rendre encore plus heureux en ce monde. Nous devions nous marier au début de l'été

de 1969.


Pour ce père adoptif, cet être humain si exceptionnel qui m'avait tout donné, en cet instant crucial de

son existence, je ne pouvais rien faire pour l'aider à surmonter son immense chagrin. Ma dette était

immense, je pris conscience que j'allais devoir m''en acquitter rapidement. Pour le sortir du néant,

j'ai demandé à mon ami Otto, de sortir du couvent où il s'était réfugier pour prier. Otto sortit de sa

retraite, il m'aida à réconforter mon beau papa. Je ne voulais pas qu'il meurt.


Page 118 - (Dans les jardins de l'enfer) Chapitre 7


J'avais une mission géante à accomplir, c'était pour moi un nouveau et rude combat à entreprendre.

Sans cet homme d'église, je n'aurais jamais trouvé la force ni la volonté d'aider mon pauvre papa qui

se mourait devant moi. Avec Otto, je réussis à le faire sortir de la villa, nous l'avons emmené sur son

voilier faire de longues promenades en mer.


Plusieurs fois, j'ai dit à Alexandre, qu'avec Tonia nous partions souvent, très loin au large quand

nous avions un moment de libre. Je lui ai raconté que très souvent, nous nous endormions enlacés

sur le bateau et que nos corps s'élevaient doucement et partaient sur notre belle planète bleue, que j'

avais appelée, "Antoniarès". Pour le faire sortir de sa profonde détresse, je lui ai demandé de se

mettre à peindre des toiles. Elles devraient représenter, Tonia et maman Toinette, vivant sur cette

belle planète bleue.


Cette idée eut un effet positif et lui redonna goût à la vie. Pendant des jours, mon beau papa se mit à

peindre plusieurs tableaux. Je l'ai entraîné dans mon monde magique et virtuel où je me réfugiais

avec Lisa quand je déprimais. Je m' imaginais des personnages mystérieux qui avaient tous le

pouvoir de guérir tous les maux dont souffraient les humains. Quand il eût terminé de peindre

quelques toiles, il me les montra. En les voyant, je fus émerveillé.


Elles représentaient ces paysages imaginaires qui étaient dans mes rêves. Sur une toile, je vis Tonia

et ma maman Toinette s'élevant dans le ciel et partant vers notre planète bleue. J'avais vaincu cette

gigantesque épreuve qui m' était apparue comme une mission impossible. Alexandre parvint à

surmonter son chagrin, je lui ai

demandé de s'occuper avec Otto, du centre d'accueil que j' avais créé pour aider les enfants

abandonnés de la noblesse. J'ai dis à Alexandre que ma mission était terminée, je devais m'éloigner

de sa vie pour quelque temps.


Mon beau papa devait très vite refaire sa vie, j'ai jugé que ma présence à ses côtés n'était plus

vraiment indispensable. Je devais le quitter car une autre femme allait prochainement réapparaître

dans la vie de cet homme qui avait encore une longue route à parcourir. Alexandre sortit

progressivement des chemins de l'enfer qui l'avaient engloutis.


Page 119 - (Dans les jardins de l'enfer) Chapitre 7


Le jour de mon départ, j'ai passé cette dernière journée en compagnie de mon beau papa et de mon

ami Otto. Une dernière fois, nous sommes aller nous promener sur les sentiers abrupts où nous

avons couru ensemble quand je suis arrivé à la villa Nina. Nous sommes aller naviguer sur l'océan,

nous nous sommes arrêtés une dernière fois à l'endroit où nous rêvions avec Tonia. Plus jamais nos

corps enlacés s'élèveraient pour rejoindre notre planète Antoniarès, plus jamais.


Cette journée ne fut pas magnifique, ce fut pour moi seulement un jour de deuil et de grand

recueillement. A la fin de cette journée, j'ai quitté ceux qui m' avait tant aimé et m'avaient donnés

tant de bonheur et d'amour. Dans cette journée d'adieux, je suis allé me recueillir sur la tombe de

mes deux amours. J'ai quitté mon beau papa Alexandre et Otto le prêtre. Ils m'accompagnèrent à la

gare de Menton. J'ai quitté cette bonne ville, avec seulement un sac de voyage et quelques sous en

poche.


Ce jour là j'ai pleuré toutes les larmes de mon pauvre corps, je suis resté très courageux et digne. Je

n'ai pas voulu partir en ayant l'air d'un jeune homme profondément désespéré. J'ai embrassé

longuement ces deux grands hommes, ces géants qui me restait encore à aimer sur cette terre. De la

fenêtre du train, en larmes, j'ai crié que j'allais

vivre et me battre intensément pour donner un sens à ma vie. Le train s'éloigna lentement de cette

ville, et le jeune homme qu'elle avait accueilli à la fin d'un hiver froid, il repartit d'où il vint, des

profondeurs du néant.


- Chapitre 8 (Mon ami Norbert)


Effectivement ce train renvoya le pauvre Norbert de Monchavet dans les profondeurs du néant.

Mon ami Norbert mourut dans sa

trentième année. En 1969, j'étais moi aussi un pauvre jeune homme, mon enfance ne fut guère

meilleure que celle de ce garçon que j'allais rencontrer cette année-là. La

première fois que je le vis, il gisait sur un lit d'hôpital, dans une ville de Normandie, à Rouen pour

être plus précis.


Moi, on m'avait ramené par avion de Sicile, où j'avais tenté pour la quatrième fois de mettre fin à

mes jours, parce que je ne désirais plus vivre dans cette société qui n'avait rien à m'offrir de valable.

Dans cet hôpital de Rouen, un matin, on y amena un jeune homme qui ressemblait à un mort vivant.

On l'avait ramassé inanimé sur un terrain vague à la sortie de la ville, et après l'avoir examiné et

lavé on l'amena dans ma chambre où j'étais seul.


Ce malade avait vingt cinq ans, il paraissait en avoir dix de plus. Quand je le vis la première fois, ce

garçon me fit énormément de peine. Jamais dans ma vie je n'avais encore vu d'homme dans un tel

état de délabrement. Son visage et ses yeux laissaient paraître une immense détresse. La première

nuit qu'il passa dans cette chambre, il ne cessa de parler en dormant, de remuer et de gesticuler,

comme s'il voulait serrer quelqu'un dans ses bras.


Il appela très souvent une certaine Tonia. Il me sembla aussi qu'il s'enfonçait la tête dans l'oreiller

pour pleurer discrètement. Je n'étais pas un garçon très causant, mais avec ce jeune homme qui avait

besoin d'aide, je ne pus rester indifférent à sa souffrance et à sa détresse qui semblaient lui dévorer

le corps.


Page 120 - (mon ami Norbert) Chapitre 8


Il me raconta l'histoire de sa pathétique vie. Les épisodes de sa vie se gravèrent profondément dans

ma mémoire, et la souffrance de ce jeune homme me traversa le corps tout entier. Toutes les nuits

dans mon sommeil, je me transformais en jeune Comte, je devenais Norbert de Monchavet. Je

marchais comme lui dans ces jardins de l'enfer et de ceux du paradis où il avait vécu durant de

longues années.